Villeray

Où est le centre de Montréal?

Je l’ignore mais j’en ai toujours été éloigné. J’ai vécu sur la rive-sud durant 13 ans. J’ai vécu à Côte-des-neiges durant 6 ans. J’ai vécu dans la partie extrême-orientale de Rosemont pendant 1 an. Les rues désertes le long du fleuve à Boucherville. Les jeunes familles d’immigrants au parc Kent. Le néant, les salons de coiffure et les tumbleweeds sur Beaubien.

Ces lieux me sont restés étrangers. Même après des années, je n’y appartenais pas. Éloignement. Distance. Dislocation. Loin, très loin de ma Côte-Nord natale et du fleuve à perte de vue. Loin de Montréal rêvé aussi.

Je vivais dans des quartiers sans escaliers de métal en colimaçon. Jamais aucune conversation avec quiconque à l’épicerie. Je n’allais pas au dépanneur. À Montréal je n’étais pas à Montréal, je devais m’y rendre.

Les autobus 81, 82, 83, 84, 160, 165, 18, 139.
Les lignes jaune, verte, orange, bleue.

Passer à travers Infinite Jest en deux mois parce qu’on vit dans l’autobus, dans le métro, debout, assis, sans arrêt dans les transports, en transfert, en transition. Trop longtemps en suspend entre deux lieux, je me sentais plus chez moi dans le bus que dans mon appartement.

Chez moi c’était toujours l’autre bout du monde et personne ne venait me voir. Moins un refuge qu’un lieu d’exil. Une cellule d’isolement pendant que la vie m’échappait. En punition dans ton coin au-delà de la limite des métros et des bixis. J’ai vécu dans la banlieue même en ville, dans le suburbain, dans des lieux morts.

J’ai quitté mon grand appartement vide de l’est de Rosemont, ses pièces écho, son calme écrasant. Je me suis rapproché du centre.

Montréal est le monde et le centre de Montréal est le centre du monde.

Où est le centre de Montréal?

Il est en moi et autour de moi à Villeray maintenant.

* * *

Dans les rues se déplacent mes semblables. Des jeunes dans la vingtaine, la trentaine. J’ai enfin trouvé où ils vivent. Je les ai enfin rejoints. Ils marchent lentement, leur café à la main. Ils s’assoient sur les terrasses et discutent, tranquilles. Ils me reconnaitront, je l’espère. Ils m’accueilleront comme Ulysse longtemps perdu en mer. Je n’ai jamais vécu ici, je ne connais pas encore la prononciation du nom des rues, Gounod, Guizot, mais je veux m’y sentir chez moi. Après une longue errance Villeray sera mon Ithaque.

Les possibilités de vie grouillent dans les rues comme les insectes dans les hauteurs des arbres.

* * *

Mon nouvel appartement est tout de travers. Les planchers s’inclinent vers le nord. La salle de bain est une cabine de navire dans la tempête, elle tangue. Il faut grimper jusqu’à ma chambre. Les murs m’agressent avec leurs couleurs criardes, orange, jaune, bleu. Il y a un arbre peint en noir dans le salon. La peinture est écaillée, les comptoirs sont usés, les fenêtres pourries et les vitres sales, il manque d’espace pour la table de cuisine, pour la télé, le divan. Chaque matin le soleil me brûle les yeux et la cacophonie des oiseaux me tire du sommeil.

Je n’ai jamais autant aimé le lieu où je vis.

Je fonctionne à l’intuition. La beauté n’est pas le neuf, l’intact, la perfection, ce qui correspond aux critères décidés par les autres ou même mes propres critères. La beauté est dans l’oeil du spectateur, on le sait. La beauté c’est l’ambiance, c’est une correspondance entre le monde et moi. Je ne fais que la sentir. Mon appartement est usé, croche, brisé, défoncé par le vent, je le trouve beau. Entre fêlés, on se reconnaît, on s’accorde. Mon appartement me souhaite la bienvenue depuis quelques jours. Il m’apaise et me dit qu’on s’entendra bien.

Je vis dans les hauteurs du troisième étage sur mes balcons qui surplombent les toits, ouverts sur les nuages. J’ouvre la porte du balcon, j’ouvre la porte arrière et un fort courant d’air transperce les lieux, me passe à travers. Je suis dans une tour. Je suis dans le ciel. Sur mon balcon j’admire le ventre des avions qui me survolent en lente procession.

Au début 2012 j’ai décidé d’ouvrir ma vie. Quand tout s’est brisé j’ai eu envie de vivre à l’extérieur, de recommencer à parler, raconter, sortir, boire jusqu’à la fin des partys, revenir tard, mal dormir, marcher toute la journée, écouter beaucoup de musique très forte. Je chante sans arrêt en faisant la vaisselle. Je discute bien trop sur facebook avec ma soeur d’esprit. Je suis fatigué, je bois trop de café, mais je sens que la vie se rapproche, enfin elle semble à ma portée.

J’ai ouvert ma vie et aujourd’hui j’ouvre mon appartement. Ça ne sera pas un cul de sac, un refuge, un lieu de repli, mais un corridor. Open house. Je vous invite. Vous êtes les bienvenus n’importe quand. Entrez par l’avant, sortez par l’arrière. Passez, restez, comme vous voulez. J’ai de la bière dans le frigo. J’ai acheté du vin et du scotch. J’irai chercher ce qui vous fera plaisir. On s’installera au-dessus de Villeray.

Chez moi, c’est chez tout le monde. À Villeray les portes et les fenêtres sont ouvertes et je vivrai toujours dehors.

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5 Réponses to “Villeray”

  1. Bock Says:

    Oui. Mais tu n’as pas vécu dans le vrai coeur de Rosemont: quadrilatère d’Iberville, Rosement, Pie-IX, Laurier. L’axe Masson comme aorte. Vraiment plus trache à l’époque néanmoins. Moi j’ai poussé là, et ma corne de genoux et mes boutons d’acnée. Des doigts foulés dans les clôtures parce que j’avais tourné le coin de la ruelle pas assez serré. Des vitres pétées, c’était moi le goaler, vraiment pourri. Et maintenant beaucoup de mes amis et connaissances s’y retrouvent et disent : tellement. Je les y précède, c’est partout. Ils ne s’en rendent même pas compte.
    Villeray est exquise itou. T’es rendu chez vous. On va venir certain. Mais tu viendras aussi chez nous, la distance est pareille peu importe le point de départ.

  2. Darnziak Says:

    Cher R.Bock, ça me fera un grand plaisir de venir vous voir, ta famille et toi, et ma porte comme je le dis sera toujours ouverte. J’étais dans un Rosemont trop lointain, excentré. J’ai manqué quelque chose, je sais. Mais ici je suis en plein centre. Enfin.

  3. Simon G. Says:

    Loin de Montréal sauf pour y travailler, et — de surcroit — devenu un ermite quasi complet à part pour ma Compagne et mes enfants, je ressens tout de même un inexplicable soubresaut dans mes ficelles de marionnettes à la lecture de « Je vous invite. Vous êtes les bienvenus n’importe quand. »

    Même si je sais que ça s’adresse à d’autres, même si je suis un étranger, même si même si.

    Mes amitiés.

  4. Symnd Says:

    Disons que lorsque je quitterai Québec-la-ville pour visiter une vraie ville J’passerai par Villeray. Vue ta façon de la chanter ça semble un coin épatant pour passer. Vivre un peu de Villeray avant la prochaine exclusion.

  5. Aux bonzes de la paix intérieure « Quelques jours claustrophobes et plusieurs nuits Says:

    […] et qu’elle est un lieu. C’est ce que je pensais en lisant la note de Darnziak sur son nouvel appart à Villeray. C’est un lieu où tu existes […]

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