Remarques acerbes sur les blogues

(À défaut d’avoir mis la main sur le dernier Zinc)

Aux écrivains qui se servent de leur blogue comme « outil promotionnel » : est-ce qu’une liste de vos apparitions publiques ou de vos critiques dans les journaux risque vraiment d’accrocher le moindre nouveau lecteur potentiel? Réponse : non. Ça ne peut qu’intéresser les amis, la famille, les fans vendus d’avance. Ces gens là vous lisent déjà. C’est donc inutile. Pourquoi ne pas imaginer votre blogue comme une création autonome, l’occasion de donner un peu de vous-même, gratuitement? Je ne parle pas de mettre de la fiction en ligne. La fiction passe très mal, à mon avis, sur un écran. Elle requiert un autre rythme de lecture. Je parle d’écrire un journal. Internet est idéal pour le journal. Mais on est tombé dans le vice. On est tombé dans le blogue.

Je voudrais lire un blogue d’écrivain comme je lirais ses livres : pour avoir accès à son univers. Pas pour discuter avec lui, ni avec les autres : pour entrer dans son monde. Si le blogue n’offre que la surface de son univers, le côté quotidien, léger et évanescent, et bien tant mieux. Un écrivain n’est pas toujours situé aux niveaux les plus profond, il va à l’épicerie lui-aussi, il déneige son entrée, il a ses petites frustrations quotidiennes, il trouve de nouveaux disques. Le blogue est idéal pour parler de cela. À son meilleur : le blogue comme une parcelle de la vie de l’écrivain. Comme les journaux d’écrivains d’autrefois, mais plus vivant, car au jour le jour, en direct. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

Les blogues sont devenus les salons littéraires mondains d’aujourd’hui. On se croirait chez Madame Verdurin.

À l’université laval, hiver 2005, dans un cours d’option en littérature, une jeune fille faisait un exposé sur les blogues : désormais, ils sont des objets d’études légitimes. Elle donne une définition scientifique, et elle spécifie : « s’il n’y a pas de système de commentaire, ce n’est pas un blogue, c’est un journal ». Je lève la main, offusqué. « Madame, j’ai un blogue depuis longtemps, et sur blogger, au début, il n’y avait même pas de possibilité de mettre un système de commentaire. Aujourd’hui non plus, je n’ai pas de système, je n’en veux pas, et ma page est quand même un blogue. » Elle réponds : « Désolé mais non, ce n’est pas un blogue. Ça prends un système. Ta page est un journal online. Prochaine question? » J’avais envie de rugir « JE SUIS DARNZIAK, TABARNAK, le blogue c’est moi qui l’a inventé, je bloguais quand t’étais encore au secondaire, fillette! », mais j’ai fermé mon clapet.

Au fond, le temps lui a donné raison. Les systèmes de commentaires sont indissociables des blogues, à présent. À peu près personne ne s’en passe. Alors, disons donc que ma page n’est pas un blogue. C’est un journal. Mais personne ne me croira. On me demande sans arrêt pourquoi je n’ouvre pas le système de commentaire. Même ce foutu template de wordpress ne permet pas de les cacher.

Dans un article à propos des blogues d’écrivains américains, j’ai lu ceci : ils ont trois défauts. Les entrées sont trop longues, les mises à jour pas assez fréquentes, l’écrivain n’interagit pas assez avec les lecteurs dans le système de commentaire. En gros, les écrivains ne comprennent pas ce que « doit être un blogue vraiment dynamique ». Ils écrivent comme s’ils écrivaient un livre.

Tiens donc. J’écrivais ainsi, moi aussi, avant la montée des blogues et je vais continuer.

Je suis ravi de ne « rien comprendre aux blogues ». Je continuerai à ne rien comprendre.
Le seul dynamisme qui m’intéresse est en chacun des lecteurs. C’est en vous que ça se passe, pas ici. Ce blogue doit vous renvoyer à vous-même, je ne veux pas vous voir ici. Même moi je n’y suis plus. Je déserte les lieux aussitôt que j’ai écrit. Darnziak n’est pas un salon, c’est un lieu de passage. C’est une plaine parcourue de courants d’air qui nous mènent ailleurs. Ce n’est pas compliqué, c’est comme un livre. On ne discute pas avec le livre – il ne répondra pas -, on discute avec soi-même. On ne discute même pas : on est renvoyé à soi-même. Le livre est là pour nous stimuler, nous amuser, nous faire réfléchir, nous instruire, nous émouvoir, nous bouleverser, nous secouer, nous divertir, peu importe, il n’est pas là pour nous écouter. Le livre nous apprends à se la fermer, pour une fois, à écouter quelqu’un d’autre parler. À écouter avec toute notre attention, comme si c’était important, vital. Ce qu’on ne fait presque jamais. Nos objections, le livre n’en a rien à foutre. Notre petite vie à nous, si elle est éclairée par le livre, reste néanmoins en suspens, dans un recoin de notre esprit. En lisant, dans l’impossibilité de répondre, dans cette frustration et dans cette exaltation, on est forcé de faire face à soi-même. On est enfin face à face avec l’important, l’essentiel. On est seul, et on lit quelqu’un de seul. Le livre, c’est la voix de la solitude, celle de l’écrivain comme celle du lecteur, simultanément. On comprends qu’on est identique, on est seul de la même façon que celui qui a écrit cela. C’est la seule communion possible sur cette terre, par la parole de la solitude. C’est la seule forme de lecture qui m’intéresse. C’est pour ça que je lis tout le temps. Pas pour « communiquer avec mes semblables ». Pour apprendre à vivre avec la solitude, avec ma solitude. Donc, avec ma vie. Et c’est dans cette intensité de la lecture que naît aussi l’envie d’écrire. On ne peut faire autrement. Il n’y pas « trop d’écrivains et pas assez de lecteurs » : tout lecteur véritable tend à vouloir écrire. C’est inévitable. Ce n’est pas du narcissisme. C’est l’expression d’une solitude la plus dénudée, la plus complète. On ne décide pas de vouloir écrire. Ça se fait malgré soi. Lire – vraiment – une voix de la solitude, sans vouloir écrire, est impossible. Si on n’écrit pas, c’est qu’on ne se trouve pas le courage pour le faire, c’est tout. C’était mon lot, pendant longtemps. La peur. Elle est toujours là.

C’est en lisant des livres que j’ai contracté cette envie d’écrire. Pas en lisant des satanés blogues. Ils n’y en avait pas, des foutus blogues, quand j’ai commencé à écrire. La seule raison pour laquelle je me suis mis à écrire sur internet, c’est que c’était là où je vivais, dans un monde virtuel, isolé socialement, geek à l’os. Ça allait de soi. Mais aujourd’hui, je me demande souvent ce que j’y fiche encore. Parfois, quand je sors de chez moi pour lire à la bibliothèque ou dans un café, je me dis que ma vie n’a, au fond, strictement rien à voir avec les ordinateurs. Je hais cette vie là, alors que j’aime tout le reste. Mon futur métier n’aura rien à voir avec ces machines. Tout cela est déjà derrière moi et je ne le sais même pas encore.

Ça ne m’intéresse pas du tout, une vie sociale par écrit, à travers des images, des représentations, des intermédiaires, des distances infranchissables. Je hais IRC, les forums de discussions, les systèmes de commentaires, je déteste de plus en plus facebook. Ce sont des leurres, des foutaises. On n’apprends rien sur rien. Tout au plus peut-on s’amuser, mais s’amuser seul devant un écran, c’est de la masturbation. Où sont les autres corps? Où sont les autres? Chacun chez soi dans ses illusions. C’est un recoupement de mondes illusoires, vivre dans les images abstraites des autres, pendant que les autres vivent dans leurs images abstraites de nous. Chacun tente de paraître. On s’en fiche totalement de l’image abstraite de Jean-Philippe Morin. Même moi, je m’en fiche. Surtout moi. Je n’écris pas pour me créer une image, une personnalité. J’écris pour la détruire, pas pour dire « je suis ceci ou cela » mais « je ne suis pas ce que vous croyez, je ne suis pas ce que je crois ». J’écris pour libérer la vie emprisonnée en moi, c’est la vie elle-même qui m’intéresse. La vie n’est pas plus à moi qu’à vous. Elle est un simple passage, faites-en ce que vous voudrez.

Paradoxalement, les monde sociaux virtuels ne nous mettent pas du tout face à nous-même. Ils nous aliènent : littéralement, ils nous séparent de nous-même. Nous jettent dans les illusions, les faux problèmes qui s’inscrustent et nous affectent réellement, des entailles dans la peau pour rien, sans rien donner, sans véritables souvenirs ou cicatrices à montrer à nos enfants. Le net nous révèle la véritable texture d’illusion de la plupart de nos interactions avec les autres. Si on passe la majorité de notre vie dans la pensée, dans les images du monde au lieu du monde réel, alors cela est plus apparent encore sur internet. On vit dans les mots, et les mots n’indiquent aucune réalité. Je peux vivre seul avec des livres, je peux vivre avec des gens en chair et en os, mais je ne peux plus vivre dans un monde virtuel. Ça me détruit, me diminue, m’enlève toute envie d’écrire, de créer quoi que ce soit. C’est un piège. On se retrouve à vouloir l’approbation constante des autres, on devient dépendant aux autres pour qu’ils confirment notre valeur. Je connais tout cela, j’en ai été victime plus souvent qu’autrement, victime consentante et joyeuse, parce qu’on se saoûle vite aux éloges des autres, l’ego enflé est une jouissance perverse.

Je vois clairement le jeu étalé devant moi, jeu dans lequel on veut m’aspirer avec des voix de sirènes : rejoint-nous, nous aurons du plaisir, tu joueras à attirer l’attention sur toi, je jouerai à te flatter ou à te calomnier, on parlera de nous, on parlera des autres, chacun notre tour nous ferons des permutations dans la hiérarchie, toi au dessus et moi en dessous de toi et vice-verça, nous nous amuserons dans l’attente d’une hypothétique communion future qui ne viendra jamais, qui ne peut venir de là, sinon dans la dispersion plus grande encore de l’alcool et de la camaderie factice des fêtes qui nous laissent toujours des goûts de plus en plus amers au fond de la gorge.

Et bien sûr encore l’envie de vouloir partager tout cela, encore l’espoir d’un au-delà de la mécompréhension, bouteille jetée à la mer, on s’en lave les mains.

Dehors tout est blanc et le chat dort sur mon bureau.


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