Le refuge

Les premiers temps où je donnais des cours, le moment de dormir était toujours horrible – j’étais envahi par un stress et une peur suffocante, les viscères contractées, une grande lourdeur dans la poitrine. J’avais envie de me recroqueviller sous les couvertures comme un foetus, de serrer les dents, de disparaître. Je ne faisais pas qu’avoir peur : j’étais terrorisé, tétanisé d’effroi. Je devais trouver une méthode pour me calmer ou je me condamnais à l’insomnie. Alors, dans mon lit, dans le noir, je me concentrais sur des images. Je faisais ressurgir des amis d’enfance depuis longtemps disparus. On s’installait dans une auto, une vieille Ford rouge qui puait la cigarette. Puis l’auto s’envolait et on rejoignait notre forteresse volante. Je créais la situation la plus éloignée possible de la réalité qui m’attendais le lendemain. J’y mettais toute l’énergie possible. J’essayais de me captiver moi-même, que mon aventure absurde devienne assez fascinante pour échapper à la terreur. Je me créais un refuge hors du monde.

Au secondaire, j’allais à de Mortagne, la plus grosse école secondaire du Québec. Quand les cours étaient terminés, on attendait que les cinquante autobus scolaires sortent les uns après les autres du stationnement. Le mien était le dernier à sortir. Il passait un bon vingt minutes immobile. Souvent, je n’avais pas d’amis avec qui parler. Je m’assoyais à l’avant de l’autobus, seul. Au début, je m’ennuyais terriblement : ces moments me paraissaient interminables, intolérables. Je ne supporte pas l’ennui, l’ennui est comme une brûlure, un feu dévorant. Je panique presque, quand je m’ennuie. Je n’avais pas encore l’habitude de lire, je n’avais pas encore de walkman. Avec le temps, j’ai fini par trouver un échappatoire. Je m’installais confortablement en avant avec mon sac sur les genoux, je regardais la file d’autobus sortir lentement à la queue leu leu, et je rêvassais. Je me concentrais de toutes mes forces et j’imaginais des histoires. J’arrivais à créer un intense divertissement sans autre ressource que mon propre esprit. J’ai fini par adorer cette attente interminable dans l’autobus; c’était souvent le meilleur moment de ma journée. J’avais hâte à ces moments. Je ne m’ennuyais plus.

L’imagination meurt surtout quand on n’a plus besoin de l’utiliser. Pour fuir la terreur l’imagination peut devenir aussi nécessaire que l’air. Ces dernières années, je laissais mon imagination mourir, peut-être parce que je ne ressentais plus de véritable terreur, de véritable danger. J’étais anxieux, inquiet, parfois déprimé, mais je ne savais plus ce qu’était la peur – celle qui envahi le corps, qui paralyse l’esprit. Je n’avais plus rien à fuir. Je me couchais le soir et ressassais interminablement les mêmes soucis futiles, monotones et lourds, qui ironiquement prenaient souvent la forme de « je ne crée plus rien, pourquoi? ».

L’imagination naît également d’une lutte contre l’ennui. Il y a bien longtemps que je refuse catégoriquement de m’ennuyer. J’ai développé des tas de stratégies pour ne jamais, jamais m’ennuyer. Quand je suis seul pour manger, quand je prend l’autobus, ou même aux toilettes, je lis toujours et sans arrêt. En marchant seul, j’écoute mon iPod. En faisant la vaisselle, j’écoute de la musique. Quand je ne suis pas seul, je parle sans arrêt. Une partie effroyable de mon temps libre est passé sur internet ou à fouiller mes archives sur mon disque dur. Je remplis le moindre moment libre avec quelque chose : internet, livre, musique, etc. Comme s’il fallait à toute vitesse boucher tous les trous, pour ne pas ressentir la brûlure de l’ennui. Si j’ai le malheur d’oublier d’apporter un livre aux toilettes, je panique presque à l’idée de l’ennui qui rôde, qui s’approche de moi. Je ne me laisse plus aucun espace libre pour rêvasser. La crainte de l’ennui est trop forte. C’est devenu compulsif : je sens que je serais incapable de prendre l’autobus sans lire : depuis plusieurs années, je me dis que je dois utiliser ce temps là pour lire, qu’il est impératif de lire le plus possible. Si je me retrouve debout, coincé entre deux personnes, je vais me tortiller et enfiler mes écouteurs dans mes oreilles. Comme si je devais être distrait en permanence. Toujours dérangé de mes propres pensées par celles des autres. Empêcher le moindre monde intérieur de naître en imposant de force la présence de celui des autres. Déjà, adolescent, revenu chez moi après mes rêveries dans l’autobus, je me précipitais sur la télé, l’ordinateur, le nintendo ou mes bandes-dessinées, pressé de me divertir. Vinrent les walkman, discman, iPod, l’époque virulente d’internet, et c’était foutu. Impossible de s’ennuyer. J’ai éradiqué l’ennui de ma vie; et par le fait même, une grande partie de mon imagination.

C’est la peur qui me rappelle la genèse de l’imagination. L’imagination est un système d’auto-défense. Une manière de fuir le monde. Une façon d’échapper à la réalité. Un refuge contre l’insupportable. La peur est insupportable, mais elle ne durera pas. Que me restera-t-il ensuite?

Il faudra réapprendre à s’ennuyer.

Advertisements

14 Réponses to “Le refuge”

  1. Darnziak Says:

    Oui, ça fonctionne.

  2. Lora Says:

    Ça m’arrive encore de ne « rien faire », juste rêvasser et apprécier ces moments, mais je ne peux pas sortir de chez moi sans musique dans mes oreilles. Même si je vais seulement au dépanneur à deux coins de rue. Je ne sais si je dois m’en inquiéter…
    Je trouve ça intéressant ton idée sur l’imagination. Je suis bien d’accord, même.

  3. LeCrapaud Says:

    Tiens, ça fait plaisir de lire ce nouveau post. Darnziak est de retour, juste pour ce texte ou de manière plus constante?

  4. Darnziak Says:

    Lora : Je suis pareil pour la musique. Mais l’autre fois, alors que je me battais avec mes écouteurs dans un orage en tenant d’une main le parapluie et de l’autre main mon sac d’épicerie, je me suis demandé si c’était vraiment nécessaire…
    LeCrapaud : Je ne sais pas encore. J’ai eu une inspiration subite pour un texte « à la Darnziak » entre deux préparations de cours, on verra si d’autres vont suivre.

  5. Valérie Says:

    Tiens! on peut te laisser des commentaires maintenant! C’est l’fun!

    J’ai aussi cette peur maladive de l’ennui. Sérieusement, ça me tue… Je préfère écouter des cochonneries tous les soirs dans le genre de Denis Lévesque (j’ai l’excuse de ne capter qu’un poste et demi!) que de n’avoir rien d’autre à faire que penser.

    Chouette texte.

  6. blorgre Says:

    Ado, au lieu de prendre l’autobus pour me rendre chez moi (j’ai toujours détesté l’autobus), je préférais marcher. Quarante-cinq fuckin minutes. C’est là que j’ai créé mes premières histoires. Arrivé à la maison, je dactylographiais tout ça en orgardant 100 limites.

  7. Gregory Vanoorschot Says:

    ha voilà! j’ai pensé aussi plus ou moins quelque chose qui se rapproche de ça la même chose, que c’est dans les moments ou je suis seul avec moi même que je m’apparaît un peu plus clairement à moi même.

  8. al Says:

    Un sevrage d’écouteurs, ça fait crissement du bien. Au début c’était dur, mais j’ai du le faire parce qu’au coucher, je n’entendais rien d’autre qu’une acouphène digne d’un lendemain de show de Mono.

    Quant à l’imagination… Je suis accro à mon monde intérieur depuis que je suis enfant, malgré qu’on m’ait traité de lunatique toute ma vie et qu’on ait vraiment trouvé étrange mon besoin d’errer avec moi-même sans rien faire.

    C’est dans le fond cerveau, presque dans l’inconscient, que les choses s’écrivent. Parfois il faut laisser mûrir les histoires là, longtemps. Quand on sent qu’on écrit faux, c’est qu’on a pas laissé mariner assez.

  9. Darnziak Says:

    Nous partageons des références culturelles, à ce que je constate : 100 Limites (mon émission favorite quand j’étais en secondaire 1), Mono (j’ai également vu un show – c’était comme un aspirateur cosmique géant – mes tympans complètement défoncés).

    Pour les grandes marches, l’imagination, l’inconscient, le monde intérieur : oui !

  10. Mortimix Says:

    Besoin de combler les vides, besoin de faire quelque chose. S’occuper, créer, écrire, créer, dessiner, faire quelque chose, écouter, apprendre, s’occuper les doigts… et la tête…
    Me coucher tard, et sitôt debout, recommencer

    Certes, l’imagination travaille, et comme tu le dis, est issue de la peur. Symptomatique. Je crois que dans mon cas, c’est la peur du temps qui passe. La peur de me retrouver comme un vieux con (pour peu que je vive vieux) dans mon rocking-chair et de me dire « mais qu’est-ce que j’ai perdu comme temps… qu’est-ce que j’ai loupé… ». La peur du temps qui passe, parce que conscient que ça ne durera pas.
    La conscience qu’il faut non seulement en profiter, mais essayer de la remplir…

    Jusqu’à l’étouffement…
    Parce que c’est épuisant, psychiquement: OK, on peut se coucher en se disant « haaa, j’ai fais quelque chose de constructif aujourd’hui », ou « j’ai appris quelque chose qui me rempli ».

    Maintenant, j’apprends à profiter du moment. D’un silence. D’une vue sur arrêt de bus, de la lumière. Je ne met plus systématiquement mes écouteurs: j’écoute les bruits environnants, un peu comme quand on nous fait écouter une prise de son en rue, sans image: on fait plus attention à certains détails. La rue, l’environnement prend une autre dimension. J’suis mieux dans mes basquets, et n’ai plus autant l’impression de perdre mon temps, néanmoins précieux.
    Parce que c’est ça aussi, vivre…

    ******

    Content de te relire!

  11. Madame Poulpe Says:

    (un peu hors sujet;)
    Petits Jean-Jacques, allez!

    Moi c’est la routine qui paralyse mon imagination. La routine de mes angoisses toujours les mêmes, routine de ma petite ronde internetteuse interminable, routine de ma procrastination qui me fait staser là devant un écran plutôt que de faire quelque chose…
    J’ai passé 4 jours sans internet, j’étais une autre femme. J’en ai fait, des choses! Je me sentais vivante! J’avais des idées, bordel.
    L’écran est revenu, y’a plus rien à faire.
    Je n’ai pas peur de l’ennui, personnellement, parce qu’il est tout puissant vu ma lâcheté.

    J’acquiesce avec les autres commentateurs; te lire de nouveau est plaisant!

  12. Grégory Vanoorschot Says:

    Au fait, pourquoi: « Les premiers temps où je donnais des cours, le moment de dormir était toujours horrible – j’étais envahi par un stress et une peur suffocante, les viscères contractées, une grande lourdeur dans la poitrine. J’avais envie de me recroqueviller sous les couvertures comme un foetus, de serrer les dents, de disparaître. Je ne faisais pas qu’avoir peur : j’étais terrorisé, tétanisé d’effroi. » ?

  13. Darnziak Says:

    Mortimix, Mme Poulpe, merci!
    Grégory : Pourquoi c’est stressant de donner des cours? C’est évident, non?

  14. Grégory Vanoorschot Says:

    Oui, mais moi j’ai cru qu’il y avait une raison spéciale c’était stupide de croire ça…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :