Archive for janvier 2012

Personne et n’importe qui

29 janvier 2012


Dialectique de la différence et de l’identité

(L’avertissement du FBI du 18 janvier tient toujours. Vous savez de quoi ils sont capables après leur descente sur Megaupload. Tenez-vous tranquille si vous ne voulez pas croupir dans la même cellule que Kim Dotcom.)

Après des années de vie de couple, je croyais être guéri d’une ancienne blessure. Je n’avais plus l’impression d’être différent des autres – notion autour de laquelle j’organisais autrefois ma personnalité. Je ne me sentais plus comme une anomalie, un être humain défectueux, bizarre, incompris. Le complexe d’infériorité, la sensation d’être un freak et la nécessité simultanée de me distinguer des autres en me sentant supérieur grâce à mes goûts idiosyncrasiques, tout cela s’était dissipé depuis longtemps. Autour de moi, chez les autres, je ne voyais plus que des similitudes, je nous sentais tous unis par un lien paradoxal : « nous sommes tous identiques dans notre solitude, notre isolement, notre insatisfaction, nos espoirs de fusion toujours déçus. » Cela me semblait beau, je croyais avoir fait la paix avec le démon de la distinction.

À présent, de nouveau célibataire, le problème de la différence et de l’identité reprend ses droits mais dessine une autre figure. L’impression de ne pas être différent des autres retrouve un sens plus ancien : la crainte de me fondre dans une masse indifférenciée, l’impression d’être équivalent aux autres, sans importance, la peur d’être n’importe qui.

Pourquoi me porter attention? Je n’ai rien de spécial. Ce qui est positif en moi existe aussi ailleurs, parfois à des degrés bien plus élevés. Mes intérêts, qui me permettaient autrefois de me distinguer, me paraissent maintenant communs : j’étais le seul de mon entourage, amis et famille y compris, à m’intéresser à la philosophie. Après avoir côtoyé des collègues étudiants, des collègues profs, et même certains de mes étudiants qui aiment plus la philo que je ne l’aimais moi-même au cégep, je ne peux plus me sentir exceptionnel. Je connais des tas de littéraires, des gens qui trippent sur la BD, la musique, le cinéma – ils sont tous semblables, ils me ressemblent. Cent milles internautes anonymes aiment les mêmes trucs que moi sur facebook. Nous sommes presque interchangeables.

Sans être aussi dramatique, cela ressemble à ce que je ressentais, adolescent et jeune adulte – l’impression d’être insignifiant, de passer inaperçu, sensation générale d’être invisible – je ne suis personne. En plus de me sentir inférieur parce que défectueux, ma bizarrerie n’était pas celle attirait l’attention parce qu’elle était étonnante, mais au contraire celle qui permettait qu’on me disqualifie d’emblée : il me manquait le nécessaire pour apparaître sur l’écran radar. Ma différence est un déficit de substance, un manque d’existence. Je suis transparent, inodore, silencieux, intouchable. Trop petit, trop maigre, j’ai l’air trop jeune. Il manque des morceaux, on retourne la marchandise au magasin. Erreur de fabrication. Ces idées adolescentes peuvent encore me frapper par surprise aujourd’hui. Tout cela était pourtant disparu après de longues années de vie de couple.

La forme de ce déficit est moins terrible qu’autrefois, mais je sens tout de même que ma réserve habituelle risque de me laisser sombrer dans l’arrière-plan et disparaître. Je sens le danger d’être personne et n’importe qui – un aller simple vers l’isolement. Je sens à nouveau le fardeau de devoir « attirer l’attention sur moi » pour ne pas m’évanouir dans le décor ou être dispersé par le vent. Je n’aime pas attirer l’attention sur moi. Cela peut sembler contradictoire, mais je n’aime pas être au centre. Passer inaperçu ne me déplaît pas, le plus souvent je suis bien dissimulé dans un coin tranquille. Je suis redevenu célibataire : je ne pourrai pas me permettre de m’estomper. Je vais devoir revenir à l’avant plan si je ne veux pas rester seul. Je ne sais plus trop comment m’y prendre, après avoir passé des années dans les murs, à ignorer le problème, fier de savoir que je ne suis distinct d’aucune manière.

Le phénomène n’est pas nouveau. Il a toujours été difficile de se distinguer. Nous mettons tant d’efforts à prouver ce qui va pourtant de soi : nous sommes des êtres  uniques. Peut-être que notre méthode est mauvaise : nous tentons de nous distinguer par nos qualités. Nous sommes davantage uniques par nos défauts. Les passionnés de tel ou tel domaine sont similaires, mais nous sommes tous fuckés d’une façon parfaitement singulière et individuelle. Nos déviations de la norme, nos asymétries, nos blessures d’amour propre jamais guéries, nos vieilles déceptions, nos défaillances, cassures, hystéries et paresses, imbécilités et négligences, nos angles morts, nos cauchemars, nos répugnances, préjugés, impatiences, cicatrices, plaies ouvertes, voilà ce qui nous rend intéressants, différents, uniques, fascinants.

Ce n’est pas ce qu’on utilisera pour tenter de séduire. Ce serait trop dangereux – et repoussant. Sur les sites de rencontres que j’observe pour l’instant à distance, n’osant encore participer, je vois à quel point chacun échoue à être unique. Tout le monde aime rire, les marches en forêt, les soupers entre amis accompagnés d’une bonne bouteille de vin. Personne n’aime l’hypocrisie mais tout le monde aime le cinéma. Tout le monde est passionné et cherche quelqu’un ouvert d’esprit. Écrasante monotonie de descriptions et  d’espoirs tous identiques. J’aimerais qu’elles me parlent de leurs défauts. Décrivez vos névroses, vos vergetures et vos hystéries. Décrivez comment vous déviez du rêve, à quel point vous êtes éloignées de l’idéal, de quelle manière êtes-vous platement, bêtement, magnifiquement – réelles.

La communauté manquante

24 janvier 2012


(Le mode par défaut II)

Mon mode par défaut est « l’instinct de connexion » : il me pousse à chercher à établir des liens intimes et intenses avec une autre personne. La forme de relation que je privilégie est la relation à deux, directe, « un à un », individu à individu. J’ai toujours été comme ça. Je ne me suis jamais « tenu en gang », mais j’ai eu beaucoup d’amis durant mon enfance et mon adolescence. C’était toujours pareil : ils venaient chez moi, j’allais chez eux, on discutait et on jouait à des jeux. Je les voyais un à la fois. C’est la même chose à l’âge adulte : il n’y a rien que j’aime plus qu’aller prendre un café avec un ami et discuter. Toujours un à la fois. Évidemment la vie de couple est quelque chose de formidable pour moi – ou le serait avec une femme qui privilégie ce genre de relation elle aussi.

Dès qu’une troisième personne s’ajoute à l’équation, je commence à me sentir mal à l’aise. Il est parfois difficile de se syntoniser sur la même fréquence, et la tierce personne ne fait qu’ajouter de l’interférence. Il apparaît alors une logique de groupe – et j’y suis allergique. Une répugnance instinctive.

* * *

L’instinct social, ce serait l’instinct de communauté, celui qui nous pousse à se rassembler, s’entraider, vivre ensemble, faire équipe, se donner des buts communs. C’est l’instinct qui nous pousse à nous dévouer à quelque chose qui transcende notre simple intérêt individuel, c’est œuvrer pour le bien commun, pour le « nous » plutôt que le « je ». C’est dépasser l’égoïsme. C’est viser l’amour universel, inclusif. Cet instinct, comme les autres, est porteur de valeurs magnifiques. Mais comme les autres il n’est pas sans danger. Il a son côté obscur. C’est surtout celui-ci que j’ai tendance à voir, malheureusement pour moi.

Je me méfie des groupes. Je n’arrive pas à « m’intégrer ». Cela me coûte trop cher. Pour établir des points communs avec les autres, il faut diminuer les différences qui nous séparent. Il faut abolir une partie de mon individualité – celle qui permet la connexion. Il faut négliger, oublier, voire retirer ce qui est vraiment intéressant en moi. Cela me semble mensonger, inauthentique. J’ai l’impression de me perdre, de me diminuer. Pour certains se fondre dans un groupe est un apaisement, un repos. C’est réduire le fardeau de la conscience individuelle. Se dévouer à une cause est une façon de s’oublier. Je ne peux m’oublier que dans mes passions individuelles, pas dans un collectif.

Lorsqu’un groupe se forme, apparaît la logique de groupe – la structure « avec nous / contre nous ». Tenter de se définir comme groupe, c’est identifier nos points communs, mais aussi nos divergences avec les autres – ce qui est extérieur au groupe. Il faut diviser pour rassembler. Le groupe prend soin de lui-même et se protège contre l’extérieur. À la limite, former un groupe, c’est créer une opposition, un adversaire, voire un ennemi. Nous avons raison et il est clair que l’ennemi a tort. Pour quelqu’un qui a passé sa vie en marge des groupes, c’est quelque chose de terrifiant. Si je ne suis pas avec eux, ils peuvent tous se retourner contre moi. Forme extrême de cela : la manière dont une communauté se soude après le sacrifice d’un bouc émissaire, comme le décrit René Girard.

Je reconnais cette logique « avec nous / contre nous » partout, dès que plus de deux individus sont ensemble, à différents degrés. Je le vois au travail, dans le milieu littéraire, chez des amis. Cela me semble mensonger. La vérité telle qu’elle m’apparaît à partir de mon mode par défaut, est que nous sommes des individus radicalement séparés, différents les uns des autres, condamnés à une vie consciente personnelle limitée. Le cliché : nous naissons seuls et mourrons seuls. Il n’y a pas de communauté – autre que l’appartenance à un cosmos indifférent, où de rares connexions sont possibles.

Ma méfiance envers les groupes est peut-être une aberration, une forme de contre-nature. L’être humain est un animal grégaire, il a un fort besoin d’appartenance à une communauté, et il m’arrive d’avoir des bouffées de nostalgie forte pour l’idée d’un « peuple » ou d’une « culture », même si cela reste teinté de méfiance. Cette difficulté ou impossibilité à former une véritable communauté n’est peut-être pas simplement quelque chose de personnel. Peut-être est-ce un symptôme du pluralisme des société libérales postmodernes. Je remarque que nous souffrons tous de ce relâchement du tissu social. L’individualisme. Je ne suis peut-être qu’un produit typique de l’époque et j’explique mon isolement social par le recours à des hypothétiques instincts qui me feraient m’éloigner des groupes, alors que les groupes sont devenus instables, faibles, incohérents. Partout une pluie d’individus retombe sur le monde. Atomisme social.

Le rêve de communauté me semble promis à la déception. Prenons les littéraires. Vous êtes un individu spécial et rare : vous aimez lire. Les livres vous électrisent si fort que nait en vous le désir d’en écrire. Mais vous vous sentez seul : personne autour de vous, dans votre entourage immédiat ne partage votre passion, ni votre famille, ni vos amis. La société qui vous entoure vous paraît désespérante d’ennui et de médiocrité. Vous rêvez d’une communauté de gens semblables à vous, qui vous accepteraient, vous encourageraient, vous aideraient à vous développer. Vous la trouvez à l’université, sur internet, dans le milieu de l’édition. Et dans cette communauté, vous retrouvez les caractéristiques de toute société : chacun tente de se hisser au sommet et d’être admiré, de micro-cliques se forment qui s’entre-déchirent, le mépris ou la haine pour les étrangers à la clique et les non-littéraires en général se développe comme une gangrène, toutes sortes de luttes de pouvoir et d’influence se jouent. On peut être accepté dans cette communauté et sentir ensuite qu’on nous a enrôlé dans un combat qui ne nous regarde pas. Manipulé par les autres afin d’arriver à leurs propres objectifs. Soldat envoyé au front. L’individu qui rêvait d’être accepté pour ce qu’il est se retrouve simple rouage dans une nouvelle microsociété. Cela me semble cher payé pour se sentir moins seul.

Cette logique n’est pas seulement présente chez les groupes de grandes tailles. On peut la recréer même à deux, dans un couple. On peut se bâtir un cocon confortable en se disant qu’on est supérieur aux autres. Je hais toute association basée sur le mépris des autres, sur l’illusion d’une supériorité quelconque. La vérité élémentaire pour moi étant que nous sommes identiques dans notre confusion, notre souffrance, notre ignorance, notre malheur – nous vivons mal, nous ne comprenons rien, nous souffrons, nous mourrons – et toute tentative d’unification qui oublie ces vérités élémentaires n’est qu’un grossier mensonge. Tu n’es pas meilleur que les autres, tu crèveras comme les autres. Tes talents exceptionnels, ta beauté supérieure, ton intelligence, rien de cela n’a d’importance face à l’entropie. Ton appartenance à un groupe ne te donne rien de plus, ne te protège pas. Nous pouvons nous rejoindre de manière authentique que dans la souffrance.

À un niveau plus profond, l’instinct social semble être une autre forme des deux premières vérités du bouddhisme. La vie est souffrance, la souffrance provient du désir. Plus précisément, nous sentons tous qu’il « manque quelque chose » dans nos vies, nous aspirons tous que quelque chose d’extérieur vienne combler le vide. La communauté nous donne le sens qui manque – parti politique, secte, religion, peuple, famille, club, clique quelconque. Nous y adhérons par espérance d’échapper à la souffrance, pour se protéger du malheur. Une autre manière illusoire de combler le désir de l’extérieur. Sans compter le danger : la communauté peut autant nous protéger que détruire ce qui lui est extérieur, comme l’humanité entière, par « humanisme », risque de dévorer son propre environnement et de périr par la même occasion.

* * *

Mes sympathies politiques sont très à gauche : quand je prends la peine de clarifier mes idées en termes politiques, je penche vers un égalitarisme radical, étendu à tous les êtres sensibles. Non seulement le bien commun, mais « le salut de tous les êtres » pour emprunter une expression religieuse. Je crois toute hiérarchie de privilèges basés sur le mérite et établie comme justification à l’inégalité sociale est mensongère : nous sommes égaux face à la souffrance. (On remarquera : j’ai beau aimer Nietzsche, je ne suis aucunement nietzschéen sur ce point – comme bien d’autres).

Ces valeurs « progressistes » se heurtent au mode par défaut. Même si c’est important pour moi, je ne fais rien pour faire avancer ces valeurs au niveau social. Je n’ai aucun intérêt à participer à des luttes politiques. Comme tant de gens à mon époque, je suis désengagé, dépolitisé, apathique, déconnecté de l’actualité et des luttes sociales. J’enseigne la philosophie et pourtant il y a peu d’indignation dans mes cours. Je voterai pour les partis les plus à gauche, mais je ne suivrai pas le détail des campagnes et ne prendrai pas de cartes de parti. Je ne m’impliquerai pas dans des débats publics, tant je suis allergique à la posture de celui qui « défend son équipe contre l’autre », tant la compétition et la lutte me puent au nez, même lorsqu’il faudrait le faire pour défendre une cause juste. Je tenterai d’établir des relations intenses – mais je n’irai pas plus loin. Bien sûr, c’est insuffisant si on vise un monde meilleur, sans parler du salut des âmes.

Mon dégoût de l’inégalité provient du mode par défaut. La connexion que je recherche sans cesse, si importante pour moi, ne peut se faire que sur la base d’une égalité totale. C’est justement ce qui me plaît tant dans les relations « un à un ». Quand on est trois, on se compare : il y en a un au dessus des autres, ou on commence à se sentir appartenir à un club particulier opposé au reste du monde. Mais lorsqu’on est deux, on peut vraiment pulvériser nos différences sans importance et atteindre une forme de fusion où nos individualités séparées se défont, disparaissent dans une compréhension de la vérité : la vie est tragique et belle et nous sommes tous les mêmes. Il n’y a pas de perte de sens dans cette fusion, au contraire.

Un groupe aussi cherche la fusion, mais contre l’ennemi. Esprit de corps. Mensonge dangereux, terrifiant. Rejet et sacrifice du bouc émissaire. Tout cela me fait peur. Même si je peux comprendre comment il peut être grisant d’abolir la souffrance de sa conscience individuelle en se fondant dans le collectif – en regardant les parades hitlériennes, on comprend. Les sectes. Les Borgs. Oh le lourd fardeau de la conscience, nous sommes si pressé de s’en décharger.

Et pendant que je me connecte à l’intensité – la souffrance, le malheur, l’injustice s’étendent et progressent à travers le monde.

* * *
Dans Infinite Jest de David Foster Wallace : les dangers de la perte d’individualité par la connexion, la fusion absolue avec un divertissement ultra-puissant : le film Infinite Jest, si passionnant que le voir une seule fois, c’est ne plus être capable de s’en détacher jusqu’à en mourir. C’est la connexion qui devient addiction : la drogue, mais aussi le sport. C’est aussi le désir de vivre pour une cause transcendant l’individu qui sombre dans le fanatisme, dans le terrorisme.

Dans Underground de Haruki Murakami : les dangers de la perte d’individualité par la fusion avec un groupe, la secte Aum Shinrikyo.

* * *

Il y a une conséquence à cette méfiance envers les familles, groupes, communautés, rassemblements, équipes, peuples, nations. La conséquence est un manque de sens. La conséquence est la solitude et l’isolement. L’impression d’être déconnecté de son époque, déconnecté du réel entier. Un sentiment d’impuissance.

Je suis un individualiste malgré moi. Plus j’avance dans l’existence et plus j’ai l’impression d’un univers en expansion et en refroidissement, des astres séparés qui ne font que s’éloigner les uns des autres.

Il persiste malgré tout le rêve nostalgique d’être accueilli quelque part. Faire parti « des nôtres ». Accepté et aimé par tous et chacun. Balivernes programmées génétiquement pour que je tente de reformer ma tribu, mais il n’y a plus de mammouth à chasser dans l’humanité éclatée du XXIe siècle.

Je demeure un petit solipsiste replié dans son coin, qui essaie de se relier à une autre monade. Pour moi, la communauté manque et manquera toujours.

Les archives numériques n’accumulent pas de poussière

23 janvier 2012

Pour effectuer un petit voyage dans le passé, voici un peu de rétro-Darnziak, via Wayback Machine.

Beyond Death (1998-1999)

À Mort IRC (1998-1999)

Anomalie (1999-2002)

darnziak.blogspot.com (2000-2003)

www.darnziak.com (2004-2006)

Dans le cas des deux derniers sites, pour arriver à voir plus de pages, il faut se promener un peu entre les années indiquées.

La fille du Bic

22 janvier 2012


Maintenant en ligne : ma première contribution à Terreur! Terreur!, mon premier récit de trash geek love : la fille du Bic. Ça se passe en 2002 – le dessin ci-haut date de la même époque.

J’y parle de mon site web Anomalie (1999-2002). Il n’est plus en ligne, mais Wayback Machine l’a préservé dans la carbonite numérique.

Couple modèle

19 janvier 2012

Le mode par défaut

18 janvier 2012

Avertissement
Le FBI vous menace sévèrement avec un écriteau rouge pétant de ne pas commettre une erreur fatale. Il ne faut pas penser que l’auteur de ce blogue écrit quoi que ce soit sur le ton d’une plainte, en tentant de faire pitié, pour être consolé. Interpréter ce qu’il écrit comme des « appels à l’aide » est une bonne manière de l’insulter. Lui donner des conseils de vie également. Vous aurez une forte tentation de le faire après la lecture de ce qui suit. Darnziak est indécent. Darnziak révèle, analyse et décortique dans le détail des comportements, émotions et idées intimes. Darnziak ne recule devant rien pour comprendre ce qu’il est, quitte à dire des choses embarrassantes. Il s’en fiche. Il n’a rien à perdre dans son grand appartement vide. Ne vous risquez pas à le juger. Le FBI entamera des poursuites, vous enfermera dans un cachot puant, coupera votre accès internet.

Si Darnziak quête quelque chose par l’entremise de ce blogue, ce serait des conversations intéressantes – par courriel, facebook, ou encore mieux, en réalité. Rien d’autre. Merci de votre compréhension.

Place à l’introspection crasseuse – il faut se salir pour extraire de sa vie quelques concepts.

Le mode par défaut
Vivre seul à nouveau après des années en couple, c’est retomber dans son mode par défaut. C’est revenir à ses réglages de base. Format c: . Réinstaller windows. On pourrait le voir comme une libération : être enfin soi-même, hors de l’influence de l’autre, si on imagine que nous ne devons jamais subir de contamination. Mais on peut aussi en être un peu effrayé. Dans mon cas, c’est les deux à la fois : un certain plaisir à l’idée d’un retour à ma « véritable nature », une peur devant sa tendance excessive, destructive. Écouter du death metal cataclysmique en pleine nuit, écrire toute la journée, s’empiffrer de cochonneries ou sauter des repas… Est-ce bien la liberté?  « Être authentique » peut ressembler à un esclavage, une  soumission aveugle à nos désirs, pulsions, envies dévorantes. La liberté est-elle l’abolition du contrôle ou un contrôle de soi supérieur? Je ne sais pas.

Dans les théories psycho-pop que j’affectionne on parle de trois « variantes instinctuelles » qui déterminent notre comportement et nos valeurs.
1-Instinct de conservation
2-Instinct sexuel (d’attraction, de connexion)
3-Instinct social (adaptatif)
(Descriptions détaillées ici)

Peu importe le degré de scientificité (sûrement assez bas) de ces théories, j’y reconnais mon mode par défaut et les modes que je néglige. J’ai vécu en couple longtemps avec une femme très différente de moi sur ce point. Elle est partie et me voilà seul face aux mécanismes du mode par défaut.

1-Instinct de conservation
Laissé à moi-même, je néglige complètement l’instinct de conservation. Je vivais avec quelqu’un pour qui c’était très important. Une vie confortable, sécuritaire et saine. Se lever tôt, se coucher tôt, préparer des repas santé et économiques, ne pas gaspiller, épargner, ne pas faire d’excès, accorder de l’importance aux objets qui nous entourent, les traiter avec soin, ne rien négliger, organiser son temps, ne pas le perdre pour des niaiseries. Travailler fort pour s’améliorer. Traiter le corps comme un temple, préserver sa pureté, ne pas le mutiler, le garder en santé – parce que ce que nous sommes, c’est d’abord un corps et nous voulons vivre vieux. En général, faire ce qu’il faut faire. Être responsable. La vie comme gestion de ressources précieuses et limitées, comme recherche de simplicité. Parce que le monde est dangereux et personne n’est là pour s’occuper de nous à notre place. Les ressources peuvent manquer, la maladie peut frapper, on ne peut faire confiance à personne sinon soi-même. Une existence dirigée par une préoccupation sincère pour nos conditions de vie présentes et futures. La recherche d’une vie bonne et heureuse en équilibre avec la nature. Cet instinct exprime des valeurs – une éthique de la « santé » ou de la « conservation » (dans un sens non politique). Un bel idéal, pour une belle vie.

Maintenant que je vis seul, tout cela prend le bord très rapidement. Mon mode par défaut n’en a rien à faire. Je me mets automatiquement à mal manger, mal dormir, ne plus prévoir l’avenir, oublier de gérer de mes ressources. Je ne fais pas exprès : j’oublie. Il n’y a pas, au fond de moi, de véritable préoccupation pour la valeur de « santé » et de la « conservation ». Peut-être parce qu’il n’y a aucune peur de manquer de quoi que ce soit – conséquence d’une enfance comblée, gâtée et heureuse. J’ai l’impression depuis mon enfance que les ressources sont inépuisables, que les objets ne sont pas vraiment dignes de soins parce qu’aussitôt brisés, on peut les jeter et les remplacer. Ils ne sont pas importants. Le soin de mon corps et des ressources à ma disposition sombre très vite dans la catégories des trucs ennuyants, sans intérêt, ou angoissants justement parce qu’il menacent de me forcer à vivre dans une écrasante platitude banale en diminuant ce qui est intéressant dans la vie. Alors mieux vaut ne pas y penser, et c’est facile de ne pas y penser. J’ai combattu cela en vivant avec elle, grâce à elle. Parce que je trouvais ses valeurs admirables.

Maintenant il y a un conflit, un déchirement en moi. Mon mode par défaut se heurte à ces valeurs de conservation que j’ai fini par partager après une longue vie de couple. Même si elles sont importantes et belles, c’est un grand effort pour moi de m’en préoccuper. Laissé à moi-même, je me fiche de mon corps. Je blague qu’il faudrait faire quelque chose pour sortir de la zone sous-poids de Wii Fit, mais la vérité est que je m’en contrefiche et éprouve même un plaisir pervers à être rachitique, squelettique, blême. Cela est perversement conforme à l’idée que je me fais de moi, comme un être de pur esprit, un être atypique. Il est difficile pour moi de préserver ces valeurs tardivement acquises, alors que je n’ai jamais réussi même avec elle à les appliquer correctement, à faire miennes à un niveau inconscient, automatique, viscéral. Elles manquent de force, restent abstraites, et j’ai peur de les perdre. Plus personne n’est là pour me « corriger », m’infléchir dans cette direction. Laissé à moi-même, je reviens plutôt à mon instinct de base, il prend toute la place.

Un ami philosophe à qui je racontais cela, me disait « tu n’es pas supposé être nietzschéen, contre la haine platonicienne du corps? » Il ne s’agit pas d’une thèse consciemment soutenue, il s’agit d’un mode par défaut – parfois en opposition directe avec certaines de mes valeurs, écologiques par exemple. Nous sommes complexes, contradictoires, il faut faire avec.

2-Instinct de connexion
Mon mode par défaut, c’est le second instinct. C’est la recherche constante d’une connexion intense et intime avec quelqu’un d’autre, ou quelque chose d’autre. Je suis vide, creux, et je cherche quelqu’un ou quelque chose pour remplir ce vide.

On pourrait me dire : « Pourquoi ne pas te connecter à la vie telle qu’elle est, celle qui t’entoure, celle où on prépare des repas, ramasse la litière, décrasse le bain, fait l’épicerie ou les impôts? Pourquoi ne pas trouver le sens dans le quotidien, le soin de ton corps (rase-toi!) et la planification de ton avenir (prend des RÉERs, as-tu ton CELI)? » Parce que dans ces situations, par défaut, le monde s’estompe et retombe dans le brouillard indifférencié de la platitude et de l‘ennui, ce qui est dépourvu de sens et de beauté. À la limite, le monde extérieur est dépourvu de vérité, c’est une forme de mirage, d’illusion, il existe à peine – sauf dans de rares ilots de sens. Coincé dans un monde de papier-mâché à la Philip K. Dick, peuplé de spectres.

Pour moi, il y a plus de réalité dans un livre que dans bien des lieux supposément réels, parce que la vie y est plus concentrée. Dans la vie quotidienne, le sens est trop dilué, il y a trop de choses pénibles à faire maintenant pour un avenir inexistant, hypothétique, qu’on peut facilement repousser à plus tard. Procrastination. Désintérêt du présent. Comme un enfant qui ne veut pas se brosser les dents.

Pour moi le monde est divisé ce qui est intéressant et ce qui est sans intérêt, ce qui est trippant et ce qui est plate. Autrefois je classais les gens en « superficiels » et « profonds », les gens ennuyants et les passionnants. Je ne supporte pas l’ennui. Seul, il me faut manger assis sur le plancher devant la télé ou devant l’écran d’ordinateur plutôt qu’affronter un repas dans la cuisine à regarder les murs. J’emporte un livre ou mon iPod aux toilettes, dans la rue, dans l’autobus, le métro. Je ne suis pas capable de mettre fin à une conversation intéressante, même si je meurs de faim ou de sommeil. Je suis toujours le dernier à partir lors d’un party. Et internet, on en parle pas.

L’intensité que je recherche est le contraire de la platitude et de la routine. C’est quand « il se passe quelque chose » – un changement brutal, l’avènement du nouveau, la surprise. C’est quand les choses subitement ont un sens. Je voudrais passer ma vie dans l’intensité fulgurante – la vie, la mort, le mystère, la vérité, la beauté, les extrêmes. Et qu’est-ce qui recèle le plus d’intensité, sinon la rencontre d’un être humain imprévisible, fascinant, étonnant – une femme? Avec elle dans une bulle étanche retranchée du monde…

Bref, selon le mode par défaut je suis un espèce de romantique. Depuis ma séparation tout cela prend la forme d’un gouffre béant. Mon programme de base effectue une recherche de possibilité de connexion sur le visage de chaque jolie femme croisée dans l’autobus et le métro. Un désir flottant qui cherche partout où se poser. J’ai la tête bourrée de rêves, de possibilités de rencontres. Mon esprit est tout entier structuré par cette quête lancinante, tragique, désespérée. Même après d’encore plus longues années en couple, ce mode par défaut est réapparu automatiquement. Comme quand j’avais 20 ans. Sauf qu’en prime, mon esprit ajoute autre chose de nouveau, il fait ressurgir des images de souvenirs heureux du passé, comme pour me montrer ce que j’ai perdu, ces moments précieux d’intimité, toujours trop rares. Attaques de nostalgie en bonus.

La différence, c’est qu’à 33 ans, je ne suis pas entièrement dupe. Je subis mes vieux mécanismes, je ressens les mêmes émotions qu’à 20 ans, mais il y a une distance. La vie de couple avait contribué à atténuer de beaucoup ce désir d’intensité. Je dis « atténuer » parce que je ne crois pas qu’il puisse jamais être satisfait ou disparaître. Je sais par contre qu’on peut diminuer son emprise. Autrefois, j’arrivais mieux à vivre avec l’idée que je ne peux « vivre dans le sens » tout le temps. Je vivais à peu près correctement avec la banalité, l’insignifiance, la platitude. Parfois je trouvais une patience dans la routine. Je faisais la vaisselle. J’allais à l’épicerie. Je pliais les vêtements. Je nettoyais la toilette. Je voyais aussi que la vie de couple ne peut pas correspondre à un rêve de pure connexion spirituelle sans interruption – c’est souvent autre chose, le partage de la vie quotidienne, et c’est beau aussi. Mais cette patience est disparue. La platitude est plus difficile à tolérer lorsqu’on vit seul. La vie quotidienne se vide de son sens.

Pourtant, je ne veux pas être l’esclave de ce mode par défaut. Toutes les sagesses du monde ne cessent de répéter qu’il ne faut pas chercher à combler le vide qu’on ressent en soi à l’aide de quelque chose d’extérieur. Le bouddhisme enseigne que le manque est une forme d’illusion, que le réel est plein, que nous sommes déjà complets ici et maintenant. Tout est important, tout est parfait.

Ce n’est pas facile à voir quand le monde nous paraît écrasant de vacuité.

* * *

Tout n’est pas noir. Dans le manque et l’absence, à défaut d’un humain à proximité dont les connecteurs seraient adaptés aux miens, je cherche à me brancher à une autre source d’intensité – pour un petit rêveur mélancolique comme moi il s’agit de mondes imaginaires – les romans, les films, la musique, parfois les jeux vidéos. J’ai souvent l’impression de connaître plus intimement les personnages de romans que ceux qui m’entourent dans la vie quotidienne. Au moins, ceux-ci nous laissent un accès vers ce qui est important – la vie, l’amour, la haine, la jalousie, la mort. La philosophie joue aussi son rôle : pour moi c’est une manière de donner forme abstraite aux événements intenses qui ponctuent l’existence. Bref, l’art et la philosophie compensent le manque d’intensité et de sens en créant une vie concentrée.

Le retour du mode par défaut, c’est aussi retrouver une motivation pour lire, voir des films, écouter de la musique, en jouer, écrire, dessiner, créer.

C’est une manière de survivre, pour ne pas finir écrabouillé par l’ennui, la nostalgie, le désir.

Quelque chose s’est ouvert en moi. Une blessure, c’est une ouverture.

Merci de votre attention.

* * *

Il y aurait aussi un troisième instinct, l’instinct social. J’ai aussi tendance à le négliger. Ce sera l’objet d’un prochain texte. À suivre.

Darnziak sur Terreur Terreur

16 janvier 2012

J’ai l’honneur, le privilège et le plaisir d’être invité à participer au blogue collectif Terreur Terreur (Attention : NSFW!) Je suis fier de rejoindre les auteurs de ce blogue! Merci à Ed.Hardcore!

Fun Fact #1 : Édouard H. Bond est originaire de la même ville de la Côte-Nord que moi, Port-Cartier. Il vivait sur la même rue, le légendaire boulevard Rochelois. Mais on ne s’est pas connu là-bas.


L’épave du Lady Era, Port-Cartier.

Fun Fact #2 : Édouard H. Bond me disait que je le terrifiais autrefois à l’époque de l’âge d’or des blogues (2004-2005). Mon attitude d’intello froid détaché faisait son effet, apparemment. À l’époque j’étais souvent bête et méchant avec ceux qui ne me comprenaient pas, et j’assomais ceux qui m’écoeuraient avec des blocs de texte analytique impitoyables. J’étais arrogant. Ce qui est amusant puisque ceux qui me connaissent en personne savent que je ne suis qu’un petit gars tout gêné, tout doux et trop gentil.

Fun Fact #3 : On peut voir mes bobettes sur les hardcorettes (NSFW). Bonne chance pour les trouver.

Pour Terreur Terreur je crois bien que j’écrirai des chroniques de geek love trash ou trash geek love. On me fait souvent la demande d’écrire certaines de mes histoires classiques. Un peu d’auto-fiction ne fait jamais de tort.

À venir, bientôt.

Musique souterraine

12 janvier 2012

Anti-chronique  musicale mensuelle – janvier 2012
En 2012 il n’y a plus de musique « underground » – tout est googlelisable en quelques secondes – mais parfois certains trucs conservent leur aura de mystère, et c’est le mystère et l’obscurité en elles-mêmes que je recherche de toute manière.

Que cela provienne d’un groupe méga-connu (disons, Radiohead) ou de machins bricolés dans des sous-sols, cela m’importe peu. J’aime ce qui sonne distant, lointain, sombre, mélancolique, minimaliste, froid – ce qui transporte dans un autre monde, peu importe le degré de geekitude de la source. J.S. Bach fonctionne – la musique de Megaman fonctionne – les trucs ci-dessous fonctionnent. La mauvaise qualité d’enregistrement, les machines obsolètes, ce qui griche, le lo-fi, les vieilles affaires, tout cela contribue à l’atmosphère.

Je ne suis pas un critique culturel. Je ne veux pas l’être. Je n’évalue pas. Je ne parle que de l’état des lieux : la musique que j’aime en ce moment. Sur le net chacun tente de dire aux autres ce qui est essentiel dans la vie culturelle d’aujourd’hui, ce qui est « à voir », « à lire », « à entendre », ce qui est supposé être important, comme s’il fallait connaître tel ou tel truc pour être « dans le coup ». C’est un mirage : la culture a éclaté à un milliard de fragments et on peut seulement se composer un petit univers à sa mesure en creusant des galleries dans cette masse compacte de sédiments musicaux. Il n’y a plus de culture unique, il n’y a plus rien de rassembleur, nous errons chacun de notre côté perdus dans notre musique solipsiste. Voici ce qui joue en boucle dans ma monade.

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Spectral Cassettes
De artistes qui trafiquent de la musique ambiante électronique sur de vieux synthés analogues avec des tonnes d’effets d’écho et de bruits de décrépitude sonore. Ils sortent cela sur des cassettes (moins aisément numérisables, je suppose). J’ai trouvé une source que je commence à peine à explorer.

Mon préféré jusqu’à maintenant :
Oneohtrix Point Never
Les cassettes Ruined Lives, Betrayed in the Octagon, Zones without people, Russian Mind, A Pact between strangers, etc.

On parle beaucoup de ce projet depuis l’an passé, avec les albums Returnal et Replica. Mais je préfère les premières œuvres, qui utilisent des vieux synthés rappelant Klaus Schulze et Tangerine Dream, mais détériorés et rongés par l’écho. Le son est d’autant plus lointain : non pas lointain comme les années 70 mais comme un monde parallèle où les angles coupants des sons auraient été aplanis durant des siècles, comme des reliques d’un monde numérique depuis longtemps abandonné dans la rouille et la poussière. Zones without people est le lieu où je vis, le requiem des machines, le dernier artefact sonore sur une planète vidée de toute vie.

Oneohtrix Point Never – Zones without people

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Dungeon Synth
S’il y a un micro-genre obscur, c’est bien celui-ci. La source de ce style vient de Mortiis, ancien bassiste de Emperor (black metal norvégien), qui a fait quelques albums de « dungeon music » dans les années 90, composés de longues pièces instrumentales au clavier qui voulaient évoquer une atmosphère médiévale mélancolique et sombre.

Mortiis – Født til Å Herske (Version demo en cassette, introuvable en mp3 ou sur ebay, pour une dose de ténèbres supplémentaire)

Minimaliste, répétitif, le son est cheap, cheesy, ça ressemble parfois à la bande sonore d’un RPG 16-bit, les pièces durent presque toutes 20 minutes… et j’adore. J’ai passé l’hiver 2009 à écouter les premiers Mortiis en traversant Côte-des-neiges : Født til å Herske, Ånden som Gjorde Opprør, Keiser Av En Dimensjon Ukjent. J’aime citer le norvégien, voilà encore autre chose de froid lointain mystérieux introspectif tout ce que vous voudrez.

L’an passé j’ai découvert qu’un micro-genre de musique inspiré de Mortiis existe grâce au blogue Dungeon Synth – medieval synthesizer dreamscapes.  Ce site contient des analyses poético-philosophiques qui vont beaucoup plus loin que simplement décrire la musique, mais développent plutôt ce qu’elle peut évoquer. Ce qui me fascine parce que j’ai la capacité (ou le défaut) d’être capable de prendre cela au sérieux. Le désir d’échapper à l’ennui écrasant du monde moderne, la nostalgie romantique pour la nature, l’imagination, le rêve, tous ces tropes irréalistes anti-sociaux improductifs, je connais bien.

Mon préféré en ce moment :
– Til Det Bergens Skyggene(mp3)
Disponible en cassette seulement. Si obscur qu’il est impossible de trouver plus d’une pièce en mp3 sur les internets au grand complet. Lent, triste, minimal, glacial, invoque automatiquement des images de forêt enneigée : vendu.

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Black Metal Atmosphérique
J’attendais depuis longtemps la fusion du postrock à la Godpeed you! black emperor et du black metal – ces deux genres musicaux me semblaient compatibles par leur noirceur, leur mélancolie, leur structure épique, leur tendance à créer des atmosphères sous la forme de mur de son à l’aide de la technique du tremolo picking. La fusion existe désormais : le groupe le plus connu de ce style serait Wolves in the throne room, aussi intéressant musicalement que conceptuellement (les déchirements de l’animal humain dans un monde moderne anti-naturel, la recherche spirituelle, etc.), dont j’aurai l’occasion de reparler. Mais sinon mon coup de cœur actuel est Ash Borer.

Ash Borer
Cataclysmique, dense, fluide, à la fois brutal et ambiant, désespéré, planant et destructeur. Plusieurs pièces nommées Untitled contribuent à préserver un aura mystérieux. Les chansons dépassent presque toutes 10 minutes. Les lignes mélodiques restent limpides sous le brouillard granuleux et la puissance guerrière du métal est intacte, scintillante à travers les bourrasques chaotiques.

Ash Borer – In the Midst of Life, We Are In Death

Autres groupes actuels intéressants dans ce courant shoegaze/postrock/black metal : Fell Voices, Bosse-de-Nage, Deafheaven. À suivre.

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MSX / PC88
Je suis un geek et je suis nostalgique, il est clair que j’adore la musique de vieux jeux 8-bit – au Commodore 64 comme au NES, mais j’ai également découvert des trucs plus mystérieux, la musique de vieux RPGs japonais sortis sur des systèmes qui n’ont jamais quitté le japon comme le MSX et le PC-88. J’aime particulièrement le son du MSX, qui ressemble à celui du NES mais avec assez de différences qu’on peut avoir l’impression qu’il provient d’un univers parallèle, où une légèrement variation dans les spécification d’une puce électronique aurait créé des souvenirs d’enfance légèrement décalés des nôtres. Un décalage, un interstice juste assez large pour rêver.

Les deux bandes sonores suivantes sont composés par Yuzo Koshiro (qui par la suite a fait la musique de Actraiser au SNES).

Xanadu (MSX)

Sorcerian (PC-88)

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Autre truc intéressant : La bande sonore du jeu récent VVVVVV, très rétro, mélange modernisé de ce qui était le plus épique dans la musique de Commodore 64 et de Megaman. J’aime particulièrement la musique de l’introduction, minimale spectrale éloignée mystérieuse et toutes ces autres qualités très prisées, ici, dans la tour glaciale solitaire de Darnziak.

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À venir dans une anti-chronique musicale future : formuler une définition philosophique du concept de métal, en transperçant son esthétique kitsch de surface jusqu’à son noyau de puissance dissimulé, afin de le rendre accessible aux intello/littéraires/philosophes réticents ou méprisants. À défaut de vous faire aimer cette musique (ce qui est le plus souvent peine perdue), je pourrais contribuer à vous la faire comprendre – de l’intérieur.