Musique souterraine

Anti-chronique  musicale mensuelle – janvier 2012
En 2012 il n’y a plus de musique « underground » – tout est googlelisable en quelques secondes – mais parfois certains trucs conservent leur aura de mystère, et c’est le mystère et l’obscurité en elles-mêmes que je recherche de toute manière.

Que cela provienne d’un groupe méga-connu (disons, Radiohead) ou de machins bricolés dans des sous-sols, cela m’importe peu. J’aime ce qui sonne distant, lointain, sombre, mélancolique, minimaliste, froid – ce qui transporte dans un autre monde, peu importe le degré de geekitude de la source. J.S. Bach fonctionne – la musique de Megaman fonctionne – les trucs ci-dessous fonctionnent. La mauvaise qualité d’enregistrement, les machines obsolètes, ce qui griche, le lo-fi, les vieilles affaires, tout cela contribue à l’atmosphère.

Je ne suis pas un critique culturel. Je ne veux pas l’être. Je n’évalue pas. Je ne parle que de l’état des lieux : la musique que j’aime en ce moment. Sur le net chacun tente de dire aux autres ce qui est essentiel dans la vie culturelle d’aujourd’hui, ce qui est « à voir », « à lire », « à entendre », ce qui est supposé être important, comme s’il fallait connaître tel ou tel truc pour être « dans le coup ». C’est un mirage : la culture a éclaté à un milliard de fragments et on peut seulement se composer un petit univers à sa mesure en creusant des galleries dans cette masse compacte de sédiments musicaux. Il n’y a plus de culture unique, il n’y a plus rien de rassembleur, nous errons chacun de notre côté perdus dans notre musique solipsiste. Voici ce qui joue en boucle dans ma monade.

* * *

Spectral Cassettes
De artistes qui trafiquent de la musique ambiante électronique sur de vieux synthés analogues avec des tonnes d’effets d’écho et de bruits de décrépitude sonore. Ils sortent cela sur des cassettes (moins aisément numérisables, je suppose). J’ai trouvé une source que je commence à peine à explorer.

Mon préféré jusqu’à maintenant :
Oneohtrix Point Never
Les cassettes Ruined Lives, Betrayed in the Octagon, Zones without people, Russian Mind, A Pact between strangers, etc.

On parle beaucoup de ce projet depuis l’an passé, avec les albums Returnal et Replica. Mais je préfère les premières œuvres, qui utilisent des vieux synthés rappelant Klaus Schulze et Tangerine Dream, mais détériorés et rongés par l’écho. Le son est d’autant plus lointain : non pas lointain comme les années 70 mais comme un monde parallèle où les angles coupants des sons auraient été aplanis durant des siècles, comme des reliques d’un monde numérique depuis longtemps abandonné dans la rouille et la poussière. Zones without people est le lieu où je vis, le requiem des machines, le dernier artefact sonore sur une planète vidée de toute vie.

Oneohtrix Point Never – Zones without people

* * *

Dungeon Synth
S’il y a un micro-genre obscur, c’est bien celui-ci. La source de ce style vient de Mortiis, ancien bassiste de Emperor (black metal norvégien), qui a fait quelques albums de « dungeon music » dans les années 90, composés de longues pièces instrumentales au clavier qui voulaient évoquer une atmosphère médiévale mélancolique et sombre.

Mortiis – Født til Å Herske (Version demo en cassette, introuvable en mp3 ou sur ebay, pour une dose de ténèbres supplémentaire)

Minimaliste, répétitif, le son est cheap, cheesy, ça ressemble parfois à la bande sonore d’un RPG 16-bit, les pièces durent presque toutes 20 minutes… et j’adore. J’ai passé l’hiver 2009 à écouter les premiers Mortiis en traversant Côte-des-neiges : Født til å Herske, Ånden som Gjorde Opprør, Keiser Av En Dimensjon Ukjent. J’aime citer le norvégien, voilà encore autre chose de froid lointain mystérieux introspectif tout ce que vous voudrez.

L’an passé j’ai découvert qu’un micro-genre de musique inspiré de Mortiis existe grâce au blogue Dungeon Synth – medieval synthesizer dreamscapes.  Ce site contient des analyses poético-philosophiques qui vont beaucoup plus loin que simplement décrire la musique, mais développent plutôt ce qu’elle peut évoquer. Ce qui me fascine parce que j’ai la capacité (ou le défaut) d’être capable de prendre cela au sérieux. Le désir d’échapper à l’ennui écrasant du monde moderne, la nostalgie romantique pour la nature, l’imagination, le rêve, tous ces tropes irréalistes anti-sociaux improductifs, je connais bien.

Mon préféré en ce moment :
– Til Det Bergens Skyggene(mp3)
Disponible en cassette seulement. Si obscur qu’il est impossible de trouver plus d’une pièce en mp3 sur les internets au grand complet. Lent, triste, minimal, glacial, invoque automatiquement des images de forêt enneigée : vendu.

* * *

Black Metal Atmosphérique
J’attendais depuis longtemps la fusion du postrock à la Godpeed you! black emperor et du black metal – ces deux genres musicaux me semblaient compatibles par leur noirceur, leur mélancolie, leur structure épique, leur tendance à créer des atmosphères sous la forme de mur de son à l’aide de la technique du tremolo picking. La fusion existe désormais : le groupe le plus connu de ce style serait Wolves in the throne room, aussi intéressant musicalement que conceptuellement (les déchirements de l’animal humain dans un monde moderne anti-naturel, la recherche spirituelle, etc.), dont j’aurai l’occasion de reparler. Mais sinon mon coup de cœur actuel est Ash Borer.

Ash Borer
Cataclysmique, dense, fluide, à la fois brutal et ambiant, désespéré, planant et destructeur. Plusieurs pièces nommées Untitled contribuent à préserver un aura mystérieux. Les chansons dépassent presque toutes 10 minutes. Les lignes mélodiques restent limpides sous le brouillard granuleux et la puissance guerrière du métal est intacte, scintillante à travers les bourrasques chaotiques.

Ash Borer – In the Midst of Life, We Are In Death

Autres groupes actuels intéressants dans ce courant shoegaze/postrock/black metal : Fell Voices, Bosse-de-Nage, Deafheaven. À suivre.

* * *

MSX / PC88
Je suis un geek et je suis nostalgique, il est clair que j’adore la musique de vieux jeux 8-bit – au Commodore 64 comme au NES, mais j’ai également découvert des trucs plus mystérieux, la musique de vieux RPGs japonais sortis sur des systèmes qui n’ont jamais quitté le japon comme le MSX et le PC-88. J’aime particulièrement le son du MSX, qui ressemble à celui du NES mais avec assez de différences qu’on peut avoir l’impression qu’il provient d’un univers parallèle, où une légèrement variation dans les spécification d’une puce électronique aurait créé des souvenirs d’enfance légèrement décalés des nôtres. Un décalage, un interstice juste assez large pour rêver.

Les deux bandes sonores suivantes sont composés par Yuzo Koshiro (qui par la suite a fait la musique de Actraiser au SNES).

Xanadu (MSX)

Sorcerian (PC-88)

* * *

Autre truc intéressant : La bande sonore du jeu récent VVVVVV, très rétro, mélange modernisé de ce qui était le plus épique dans la musique de Commodore 64 et de Megaman. J’aime particulièrement la musique de l’introduction, minimale spectrale éloignée mystérieuse et toutes ces autres qualités très prisées, ici, dans la tour glaciale solitaire de Darnziak.

* * *

À venir dans une anti-chronique musicale future : formuler une définition philosophique du concept de métal, en transperçant son esthétique kitsch de surface jusqu’à son noyau de puissance dissimulé, afin de le rendre accessible aux intello/littéraires/philosophes réticents ou méprisants. À défaut de vous faire aimer cette musique (ce qui est le plus souvent peine perdue), je pourrais contribuer à vous la faire comprendre – de l’intérieur.

4 Réponses to “Musique souterraine”

  1. Christian Says:

    Wow superbe, tellement dans mes cordes! Je suis un fan de Oneohtrix (malgré que je ne connais pas les choses plus anciennes), je siffle régulièrement les fabuleux thèmes de Megaman, qui ne me sont jamais sortis de la tête, et pour le reste, je vais être très content de forer dans des nouvelles « talles » intéressantes.

    Beaucoup d’écho aussi avec le thème de la fragmentation infinie de la culture actuelle (ou encore sa « balkanisation », ça se place bien dans une conversation) : ça m’obsède et me fascine aussi tout à la fois.

    Merci, et bon courage pour cette zone qui semble difficile (quoiqu’inspirante on dirait)..

  2. Darnziak Says:

    Content que ça plaise à quelqu’un! Avec cette « balkanisation » de la culture on a aussi l’impression que tout le monde s’en fiche bien, de nos goûts, à moins qu’on tombe sur quelqu’un qui les partage, par un pur hasard.

    Les derniers Oneohtrix ne m’ont pas encore accroché mais j’ai tout suite adoré les vieilles pièces. Il y a une compilation de presque toutes ces vieilles cassettes qui s’appelle « Rifts », je vais me commander ça un de ces jours. Autre pièce marquante au titre évocateur : Ruined Lives.

    Merci pour l’encouragement. Je découvre des trucs pratiquement chaque jour, je ferai d’autres chroniques.

  3. Tarlatane D. Says:

    Tu m’as redonné le goût d’écouter du black metal.

  4. Darnziak Says:

    Parfait.
    666.

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