Le mode par défaut

Avertissement
Le FBI vous menace sévèrement avec un écriteau rouge pétant de ne pas commettre une erreur fatale. Il ne faut pas penser que l’auteur de ce blogue écrit quoi que ce soit sur le ton d’une plainte, en tentant de faire pitié, pour être consolé. Interpréter ce qu’il écrit comme des « appels à l’aide » est une bonne manière de l’insulter. Lui donner des conseils de vie également. Vous aurez une forte tentation de le faire après la lecture de ce qui suit. Darnziak est indécent. Darnziak révèle, analyse et décortique dans le détail des comportements, émotions et idées intimes. Darnziak ne recule devant rien pour comprendre ce qu’il est, quitte à dire des choses embarrassantes. Il s’en fiche. Il n’a rien à perdre dans son grand appartement vide. Ne vous risquez pas à le juger. Le FBI entamera des poursuites, vous enfermera dans un cachot puant, coupera votre accès internet.

Si Darnziak quête quelque chose par l’entremise de ce blogue, ce serait des conversations intéressantes – par courriel, facebook, ou encore mieux, en réalité. Rien d’autre. Merci de votre compréhension.

Place à l’introspection crasseuse – il faut se salir pour extraire de sa vie quelques concepts.

Le mode par défaut
Vivre seul à nouveau après des années en couple, c’est retomber dans son mode par défaut. C’est revenir à ses réglages de base. Format c: . Réinstaller windows. On pourrait le voir comme une libération : être enfin soi-même, hors de l’influence de l’autre, si on imagine que nous ne devons jamais subir de contamination. Mais on peut aussi en être un peu effrayé. Dans mon cas, c’est les deux à la fois : un certain plaisir à l’idée d’un retour à ma « véritable nature », une peur devant sa tendance excessive, destructive. Écouter du death metal cataclysmique en pleine nuit, écrire toute la journée, s’empiffrer de cochonneries ou sauter des repas… Est-ce bien la liberté?  « Être authentique » peut ressembler à un esclavage, une  soumission aveugle à nos désirs, pulsions, envies dévorantes. La liberté est-elle l’abolition du contrôle ou un contrôle de soi supérieur? Je ne sais pas.

Dans les théories psycho-pop que j’affectionne on parle de trois « variantes instinctuelles » qui déterminent notre comportement et nos valeurs.
1-Instinct de conservation
2-Instinct sexuel (d’attraction, de connexion)
3-Instinct social (adaptatif)
(Descriptions détaillées ici)

Peu importe le degré de scientificité (sûrement assez bas) de ces théories, j’y reconnais mon mode par défaut et les modes que je néglige. J’ai vécu en couple longtemps avec une femme très différente de moi sur ce point. Elle est partie et me voilà seul face aux mécanismes du mode par défaut.

1-Instinct de conservation
Laissé à moi-même, je néglige complètement l’instinct de conservation. Je vivais avec quelqu’un pour qui c’était très important. Une vie confortable, sécuritaire et saine. Se lever tôt, se coucher tôt, préparer des repas santé et économiques, ne pas gaspiller, épargner, ne pas faire d’excès, accorder de l’importance aux objets qui nous entourent, les traiter avec soin, ne rien négliger, organiser son temps, ne pas le perdre pour des niaiseries. Travailler fort pour s’améliorer. Traiter le corps comme un temple, préserver sa pureté, ne pas le mutiler, le garder en santé – parce que ce que nous sommes, c’est d’abord un corps et nous voulons vivre vieux. En général, faire ce qu’il faut faire. Être responsable. La vie comme gestion de ressources précieuses et limitées, comme recherche de simplicité. Parce que le monde est dangereux et personne n’est là pour s’occuper de nous à notre place. Les ressources peuvent manquer, la maladie peut frapper, on ne peut faire confiance à personne sinon soi-même. Une existence dirigée par une préoccupation sincère pour nos conditions de vie présentes et futures. La recherche d’une vie bonne et heureuse en équilibre avec la nature. Cet instinct exprime des valeurs – une éthique de la « santé » ou de la « conservation » (dans un sens non politique). Un bel idéal, pour une belle vie.

Maintenant que je vis seul, tout cela prend le bord très rapidement. Mon mode par défaut n’en a rien à faire. Je me mets automatiquement à mal manger, mal dormir, ne plus prévoir l’avenir, oublier de gérer de mes ressources. Je ne fais pas exprès : j’oublie. Il n’y a pas, au fond de moi, de véritable préoccupation pour la valeur de « santé » et de la « conservation ». Peut-être parce qu’il n’y a aucune peur de manquer de quoi que ce soit – conséquence d’une enfance comblée, gâtée et heureuse. J’ai l’impression depuis mon enfance que les ressources sont inépuisables, que les objets ne sont pas vraiment dignes de soins parce qu’aussitôt brisés, on peut les jeter et les remplacer. Ils ne sont pas importants. Le soin de mon corps et des ressources à ma disposition sombre très vite dans la catégories des trucs ennuyants, sans intérêt, ou angoissants justement parce qu’il menacent de me forcer à vivre dans une écrasante platitude banale en diminuant ce qui est intéressant dans la vie. Alors mieux vaut ne pas y penser, et c’est facile de ne pas y penser. J’ai combattu cela en vivant avec elle, grâce à elle. Parce que je trouvais ses valeurs admirables.

Maintenant il y a un conflit, un déchirement en moi. Mon mode par défaut se heurte à ces valeurs de conservation que j’ai fini par partager après une longue vie de couple. Même si elles sont importantes et belles, c’est un grand effort pour moi de m’en préoccuper. Laissé à moi-même, je me fiche de mon corps. Je blague qu’il faudrait faire quelque chose pour sortir de la zone sous-poids de Wii Fit, mais la vérité est que je m’en contrefiche et éprouve même un plaisir pervers à être rachitique, squelettique, blême. Cela est perversement conforme à l’idée que je me fais de moi, comme un être de pur esprit, un être atypique. Il est difficile pour moi de préserver ces valeurs tardivement acquises, alors que je n’ai jamais réussi même avec elle à les appliquer correctement, à faire miennes à un niveau inconscient, automatique, viscéral. Elles manquent de force, restent abstraites, et j’ai peur de les perdre. Plus personne n’est là pour me « corriger », m’infléchir dans cette direction. Laissé à moi-même, je reviens plutôt à mon instinct de base, il prend toute la place.

Un ami philosophe à qui je racontais cela, me disait « tu n’es pas supposé être nietzschéen, contre la haine platonicienne du corps? » Il ne s’agit pas d’une thèse consciemment soutenue, il s’agit d’un mode par défaut – parfois en opposition directe avec certaines de mes valeurs, écologiques par exemple. Nous sommes complexes, contradictoires, il faut faire avec.

2-Instinct de connexion
Mon mode par défaut, c’est le second instinct. C’est la recherche constante d’une connexion intense et intime avec quelqu’un d’autre, ou quelque chose d’autre. Je suis vide, creux, et je cherche quelqu’un ou quelque chose pour remplir ce vide.

On pourrait me dire : « Pourquoi ne pas te connecter à la vie telle qu’elle est, celle qui t’entoure, celle où on prépare des repas, ramasse la litière, décrasse le bain, fait l’épicerie ou les impôts? Pourquoi ne pas trouver le sens dans le quotidien, le soin de ton corps (rase-toi!) et la planification de ton avenir (prend des RÉERs, as-tu ton CELI)? » Parce que dans ces situations, par défaut, le monde s’estompe et retombe dans le brouillard indifférencié de la platitude et de l‘ennui, ce qui est dépourvu de sens et de beauté. À la limite, le monde extérieur est dépourvu de vérité, c’est une forme de mirage, d’illusion, il existe à peine – sauf dans de rares ilots de sens. Coincé dans un monde de papier-mâché à la Philip K. Dick, peuplé de spectres.

Pour moi, il y a plus de réalité dans un livre que dans bien des lieux supposément réels, parce que la vie y est plus concentrée. Dans la vie quotidienne, le sens est trop dilué, il y a trop de choses pénibles à faire maintenant pour un avenir inexistant, hypothétique, qu’on peut facilement repousser à plus tard. Procrastination. Désintérêt du présent. Comme un enfant qui ne veut pas se brosser les dents.

Pour moi le monde est divisé ce qui est intéressant et ce qui est sans intérêt, ce qui est trippant et ce qui est plate. Autrefois je classais les gens en « superficiels » et « profonds », les gens ennuyants et les passionnants. Je ne supporte pas l’ennui. Seul, il me faut manger assis sur le plancher devant la télé ou devant l’écran d’ordinateur plutôt qu’affronter un repas dans la cuisine à regarder les murs. J’emporte un livre ou mon iPod aux toilettes, dans la rue, dans l’autobus, le métro. Je ne suis pas capable de mettre fin à une conversation intéressante, même si je meurs de faim ou de sommeil. Je suis toujours le dernier à partir lors d’un party. Et internet, on en parle pas.

L’intensité que je recherche est le contraire de la platitude et de la routine. C’est quand « il se passe quelque chose » – un changement brutal, l’avènement du nouveau, la surprise. C’est quand les choses subitement ont un sens. Je voudrais passer ma vie dans l’intensité fulgurante – la vie, la mort, le mystère, la vérité, la beauté, les extrêmes. Et qu’est-ce qui recèle le plus d’intensité, sinon la rencontre d’un être humain imprévisible, fascinant, étonnant – une femme? Avec elle dans une bulle étanche retranchée du monde…

Bref, selon le mode par défaut je suis un espèce de romantique. Depuis ma séparation tout cela prend la forme d’un gouffre béant. Mon programme de base effectue une recherche de possibilité de connexion sur le visage de chaque jolie femme croisée dans l’autobus et le métro. Un désir flottant qui cherche partout où se poser. J’ai la tête bourrée de rêves, de possibilités de rencontres. Mon esprit est tout entier structuré par cette quête lancinante, tragique, désespérée. Même après d’encore plus longues années en couple, ce mode par défaut est réapparu automatiquement. Comme quand j’avais 20 ans. Sauf qu’en prime, mon esprit ajoute autre chose de nouveau, il fait ressurgir des images de souvenirs heureux du passé, comme pour me montrer ce que j’ai perdu, ces moments précieux d’intimité, toujours trop rares. Attaques de nostalgie en bonus.

La différence, c’est qu’à 33 ans, je ne suis pas entièrement dupe. Je subis mes vieux mécanismes, je ressens les mêmes émotions qu’à 20 ans, mais il y a une distance. La vie de couple avait contribué à atténuer de beaucoup ce désir d’intensité. Je dis « atténuer » parce que je ne crois pas qu’il puisse jamais être satisfait ou disparaître. Je sais par contre qu’on peut diminuer son emprise. Autrefois, j’arrivais mieux à vivre avec l’idée que je ne peux « vivre dans le sens » tout le temps. Je vivais à peu près correctement avec la banalité, l’insignifiance, la platitude. Parfois je trouvais une patience dans la routine. Je faisais la vaisselle. J’allais à l’épicerie. Je pliais les vêtements. Je nettoyais la toilette. Je voyais aussi que la vie de couple ne peut pas correspondre à un rêve de pure connexion spirituelle sans interruption – c’est souvent autre chose, le partage de la vie quotidienne, et c’est beau aussi. Mais cette patience est disparue. La platitude est plus difficile à tolérer lorsqu’on vit seul. La vie quotidienne se vide de son sens.

Pourtant, je ne veux pas être l’esclave de ce mode par défaut. Toutes les sagesses du monde ne cessent de répéter qu’il ne faut pas chercher à combler le vide qu’on ressent en soi à l’aide de quelque chose d’extérieur. Le bouddhisme enseigne que le manque est une forme d’illusion, que le réel est plein, que nous sommes déjà complets ici et maintenant. Tout est important, tout est parfait.

Ce n’est pas facile à voir quand le monde nous paraît écrasant de vacuité.

* * *

Tout n’est pas noir. Dans le manque et l’absence, à défaut d’un humain à proximité dont les connecteurs seraient adaptés aux miens, je cherche à me brancher à une autre source d’intensité – pour un petit rêveur mélancolique comme moi il s’agit de mondes imaginaires – les romans, les films, la musique, parfois les jeux vidéos. J’ai souvent l’impression de connaître plus intimement les personnages de romans que ceux qui m’entourent dans la vie quotidienne. Au moins, ceux-ci nous laissent un accès vers ce qui est important – la vie, l’amour, la haine, la jalousie, la mort. La philosophie joue aussi son rôle : pour moi c’est une manière de donner forme abstraite aux événements intenses qui ponctuent l’existence. Bref, l’art et la philosophie compensent le manque d’intensité et de sens en créant une vie concentrée.

Le retour du mode par défaut, c’est aussi retrouver une motivation pour lire, voir des films, écouter de la musique, en jouer, écrire, dessiner, créer.

C’est une manière de survivre, pour ne pas finir écrabouillé par l’ennui, la nostalgie, le désir.

Quelque chose s’est ouvert en moi. Une blessure, c’est une ouverture.

Merci de votre attention.

* * *

Il y aurait aussi un troisième instinct, l’instinct social. J’ai aussi tendance à le négliger. Ce sera l’objet d’un prochain texte. À suivre.

Une Réponse to “Le mode par défaut”

  1. Martin Leblanc Says:

    Beau texte!

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