La communauté manquante


(Le mode par défaut II)

Mon mode par défaut est « l’instinct de connexion » : il me pousse à chercher à établir des liens intimes et intenses avec une autre personne. La forme de relation que je privilégie est la relation à deux, directe, « un à un », individu à individu. J’ai toujours été comme ça. Je ne me suis jamais « tenu en gang », mais j’ai eu beaucoup d’amis durant mon enfance et mon adolescence. C’était toujours pareil : ils venaient chez moi, j’allais chez eux, on discutait et on jouait à des jeux. Je les voyais un à la fois. C’est la même chose à l’âge adulte : il n’y a rien que j’aime plus qu’aller prendre un café avec un ami et discuter. Toujours un à la fois. Évidemment la vie de couple est quelque chose de formidable pour moi – ou le serait avec une femme qui privilégie ce genre de relation elle aussi.

Dès qu’une troisième personne s’ajoute à l’équation, je commence à me sentir mal à l’aise. Il est parfois difficile de se syntoniser sur la même fréquence, et la tierce personne ne fait qu’ajouter de l’interférence. Il apparaît alors une logique de groupe – et j’y suis allergique. Une répugnance instinctive.

* * *

L’instinct social, ce serait l’instinct de communauté, celui qui nous pousse à se rassembler, s’entraider, vivre ensemble, faire équipe, se donner des buts communs. C’est l’instinct qui nous pousse à nous dévouer à quelque chose qui transcende notre simple intérêt individuel, c’est œuvrer pour le bien commun, pour le « nous » plutôt que le « je ». C’est dépasser l’égoïsme. C’est viser l’amour universel, inclusif. Cet instinct, comme les autres, est porteur de valeurs magnifiques. Mais comme les autres il n’est pas sans danger. Il a son côté obscur. C’est surtout celui-ci que j’ai tendance à voir, malheureusement pour moi.

Je me méfie des groupes. Je n’arrive pas à « m’intégrer ». Cela me coûte trop cher. Pour établir des points communs avec les autres, il faut diminuer les différences qui nous séparent. Il faut abolir une partie de mon individualité – celle qui permet la connexion. Il faut négliger, oublier, voire retirer ce qui est vraiment intéressant en moi. Cela me semble mensonger, inauthentique. J’ai l’impression de me perdre, de me diminuer. Pour certains se fondre dans un groupe est un apaisement, un repos. C’est réduire le fardeau de la conscience individuelle. Se dévouer à une cause est une façon de s’oublier. Je ne peux m’oublier que dans mes passions individuelles, pas dans un collectif.

Lorsqu’un groupe se forme, apparaît la logique de groupe – la structure « avec nous / contre nous ». Tenter de se définir comme groupe, c’est identifier nos points communs, mais aussi nos divergences avec les autres – ce qui est extérieur au groupe. Il faut diviser pour rassembler. Le groupe prend soin de lui-même et se protège contre l’extérieur. À la limite, former un groupe, c’est créer une opposition, un adversaire, voire un ennemi. Nous avons raison et il est clair que l’ennemi a tort. Pour quelqu’un qui a passé sa vie en marge des groupes, c’est quelque chose de terrifiant. Si je ne suis pas avec eux, ils peuvent tous se retourner contre moi. Forme extrême de cela : la manière dont une communauté se soude après le sacrifice d’un bouc émissaire, comme le décrit René Girard.

Je reconnais cette logique « avec nous / contre nous » partout, dès que plus de deux individus sont ensemble, à différents degrés. Je le vois au travail, dans le milieu littéraire, chez des amis. Cela me semble mensonger. La vérité telle qu’elle m’apparaît à partir de mon mode par défaut, est que nous sommes des individus radicalement séparés, différents les uns des autres, condamnés à une vie consciente personnelle limitée. Le cliché : nous naissons seuls et mourrons seuls. Il n’y a pas de communauté – autre que l’appartenance à un cosmos indifférent, où de rares connexions sont possibles.

Ma méfiance envers les groupes est peut-être une aberration, une forme de contre-nature. L’être humain est un animal grégaire, il a un fort besoin d’appartenance à une communauté, et il m’arrive d’avoir des bouffées de nostalgie forte pour l’idée d’un « peuple » ou d’une « culture », même si cela reste teinté de méfiance. Cette difficulté ou impossibilité à former une véritable communauté n’est peut-être pas simplement quelque chose de personnel. Peut-être est-ce un symptôme du pluralisme des société libérales postmodernes. Je remarque que nous souffrons tous de ce relâchement du tissu social. L’individualisme. Je ne suis peut-être qu’un produit typique de l’époque et j’explique mon isolement social par le recours à des hypothétiques instincts qui me feraient m’éloigner des groupes, alors que les groupes sont devenus instables, faibles, incohérents. Partout une pluie d’individus retombe sur le monde. Atomisme social.

Le rêve de communauté me semble promis à la déception. Prenons les littéraires. Vous êtes un individu spécial et rare : vous aimez lire. Les livres vous électrisent si fort que nait en vous le désir d’en écrire. Mais vous vous sentez seul : personne autour de vous, dans votre entourage immédiat ne partage votre passion, ni votre famille, ni vos amis. La société qui vous entoure vous paraît désespérante d’ennui et de médiocrité. Vous rêvez d’une communauté de gens semblables à vous, qui vous accepteraient, vous encourageraient, vous aideraient à vous développer. Vous la trouvez à l’université, sur internet, dans le milieu de l’édition. Et dans cette communauté, vous retrouvez les caractéristiques de toute société : chacun tente de se hisser au sommet et d’être admiré, de micro-cliques se forment qui s’entre-déchirent, le mépris ou la haine pour les étrangers à la clique et les non-littéraires en général se développe comme une gangrène, toutes sortes de luttes de pouvoir et d’influence se jouent. On peut être accepté dans cette communauté et sentir ensuite qu’on nous a enrôlé dans un combat qui ne nous regarde pas. Manipulé par les autres afin d’arriver à leurs propres objectifs. Soldat envoyé au front. L’individu qui rêvait d’être accepté pour ce qu’il est se retrouve simple rouage dans une nouvelle microsociété. Cela me semble cher payé pour se sentir moins seul.

Cette logique n’est pas seulement présente chez les groupes de grandes tailles. On peut la recréer même à deux, dans un couple. On peut se bâtir un cocon confortable en se disant qu’on est supérieur aux autres. Je hais toute association basée sur le mépris des autres, sur l’illusion d’une supériorité quelconque. La vérité élémentaire pour moi étant que nous sommes identiques dans notre confusion, notre souffrance, notre ignorance, notre malheur – nous vivons mal, nous ne comprenons rien, nous souffrons, nous mourrons – et toute tentative d’unification qui oublie ces vérités élémentaires n’est qu’un grossier mensonge. Tu n’es pas meilleur que les autres, tu crèveras comme les autres. Tes talents exceptionnels, ta beauté supérieure, ton intelligence, rien de cela n’a d’importance face à l’entropie. Ton appartenance à un groupe ne te donne rien de plus, ne te protège pas. Nous pouvons nous rejoindre de manière authentique que dans la souffrance.

À un niveau plus profond, l’instinct social semble être une autre forme des deux premières vérités du bouddhisme. La vie est souffrance, la souffrance provient du désir. Plus précisément, nous sentons tous qu’il « manque quelque chose » dans nos vies, nous aspirons tous que quelque chose d’extérieur vienne combler le vide. La communauté nous donne le sens qui manque – parti politique, secte, religion, peuple, famille, club, clique quelconque. Nous y adhérons par espérance d’échapper à la souffrance, pour se protéger du malheur. Une autre manière illusoire de combler le désir de l’extérieur. Sans compter le danger : la communauté peut autant nous protéger que détruire ce qui lui est extérieur, comme l’humanité entière, par « humanisme », risque de dévorer son propre environnement et de périr par la même occasion.

* * *

Mes sympathies politiques sont très à gauche : quand je prends la peine de clarifier mes idées en termes politiques, je penche vers un égalitarisme radical, étendu à tous les êtres sensibles. Non seulement le bien commun, mais « le salut de tous les êtres » pour emprunter une expression religieuse. Je crois toute hiérarchie de privilèges basés sur le mérite et établie comme justification à l’inégalité sociale est mensongère : nous sommes égaux face à la souffrance. (On remarquera : j’ai beau aimer Nietzsche, je ne suis aucunement nietzschéen sur ce point – comme bien d’autres).

Ces valeurs « progressistes » se heurtent au mode par défaut. Même si c’est important pour moi, je ne fais rien pour faire avancer ces valeurs au niveau social. Je n’ai aucun intérêt à participer à des luttes politiques. Comme tant de gens à mon époque, je suis désengagé, dépolitisé, apathique, déconnecté de l’actualité et des luttes sociales. J’enseigne la philosophie et pourtant il y a peu d’indignation dans mes cours. Je voterai pour les partis les plus à gauche, mais je ne suivrai pas le détail des campagnes et ne prendrai pas de cartes de parti. Je ne m’impliquerai pas dans des débats publics, tant je suis allergique à la posture de celui qui « défend son équipe contre l’autre », tant la compétition et la lutte me puent au nez, même lorsqu’il faudrait le faire pour défendre une cause juste. Je tenterai d’établir des relations intenses – mais je n’irai pas plus loin. Bien sûr, c’est insuffisant si on vise un monde meilleur, sans parler du salut des âmes.

Mon dégoût de l’inégalité provient du mode par défaut. La connexion que je recherche sans cesse, si importante pour moi, ne peut se faire que sur la base d’une égalité totale. C’est justement ce qui me plaît tant dans les relations « un à un ». Quand on est trois, on se compare : il y en a un au dessus des autres, ou on commence à se sentir appartenir à un club particulier opposé au reste du monde. Mais lorsqu’on est deux, on peut vraiment pulvériser nos différences sans importance et atteindre une forme de fusion où nos individualités séparées se défont, disparaissent dans une compréhension de la vérité : la vie est tragique et belle et nous sommes tous les mêmes. Il n’y a pas de perte de sens dans cette fusion, au contraire.

Un groupe aussi cherche la fusion, mais contre l’ennemi. Esprit de corps. Mensonge dangereux, terrifiant. Rejet et sacrifice du bouc émissaire. Tout cela me fait peur. Même si je peux comprendre comment il peut être grisant d’abolir la souffrance de sa conscience individuelle en se fondant dans le collectif – en regardant les parades hitlériennes, on comprend. Les sectes. Les Borgs. Oh le lourd fardeau de la conscience, nous sommes si pressé de s’en décharger.

Et pendant que je me connecte à l’intensité – la souffrance, le malheur, l’injustice s’étendent et progressent à travers le monde.

* * *
Dans Infinite Jest de David Foster Wallace : les dangers de la perte d’individualité par la connexion, la fusion absolue avec un divertissement ultra-puissant : le film Infinite Jest, si passionnant que le voir une seule fois, c’est ne plus être capable de s’en détacher jusqu’à en mourir. C’est la connexion qui devient addiction : la drogue, mais aussi le sport. C’est aussi le désir de vivre pour une cause transcendant l’individu qui sombre dans le fanatisme, dans le terrorisme.

Dans Underground de Haruki Murakami : les dangers de la perte d’individualité par la fusion avec un groupe, la secte Aum Shinrikyo.

* * *

Il y a une conséquence à cette méfiance envers les familles, groupes, communautés, rassemblements, équipes, peuples, nations. La conséquence est un manque de sens. La conséquence est la solitude et l’isolement. L’impression d’être déconnecté de son époque, déconnecté du réel entier. Un sentiment d’impuissance.

Je suis un individualiste malgré moi. Plus j’avance dans l’existence et plus j’ai l’impression d’un univers en expansion et en refroidissement, des astres séparés qui ne font que s’éloigner les uns des autres.

Il persiste malgré tout le rêve nostalgique d’être accueilli quelque part. Faire parti « des nôtres ». Accepté et aimé par tous et chacun. Balivernes programmées génétiquement pour que je tente de reformer ma tribu, mais il n’y a plus de mammouth à chasser dans l’humanité éclatée du XXIe siècle.

Je demeure un petit solipsiste replié dans son coin, qui essaie de se relier à une autre monade. Pour moi, la communauté manque et manquera toujours.

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4 Réponses to “La communauté manquante”

  1. Patty O'Green Says:

    Quel beau et bon texte! Cette réflexion sur la relation « un à un » par opposition au groupe ou à l’arrivée d’une tierce personne m’apparaît tellement juste…

  2. Martin Leblanc Says:

    Puissant.

  3. Darnziak Says:

    Merci!

  4. Pink Says:

    Wow! Je suis époustouflée. Merci…

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