Personne et n’importe qui


Dialectique de la différence et de l’identité

(L’avertissement du FBI du 18 janvier tient toujours. Vous savez de quoi ils sont capables après leur descente sur Megaupload. Tenez-vous tranquille si vous ne voulez pas croupir dans la même cellule que Kim Dotcom.)

Après des années de vie de couple, je croyais être guéri d’une ancienne blessure. Je n’avais plus l’impression d’être différent des autres – notion autour de laquelle j’organisais autrefois ma personnalité. Je ne me sentais plus comme une anomalie, un être humain défectueux, bizarre, incompris. Le complexe d’infériorité, la sensation d’être un freak et la nécessité simultanée de me distinguer des autres en me sentant supérieur grâce à mes goûts idiosyncrasiques, tout cela s’était dissipé depuis longtemps. Autour de moi, chez les autres, je ne voyais plus que des similitudes, je nous sentais tous unis par un lien paradoxal : « nous sommes tous identiques dans notre solitude, notre isolement, notre insatisfaction, nos espoirs de fusion toujours déçus. » Cela me semblait beau, je croyais avoir fait la paix avec le démon de la distinction.

À présent, de nouveau célibataire, le problème de la différence et de l’identité reprend ses droits mais dessine une autre figure. L’impression de ne pas être différent des autres retrouve un sens plus ancien : la crainte de me fondre dans une masse indifférenciée, l’impression d’être équivalent aux autres, sans importance, la peur d’être n’importe qui.

Pourquoi me porter attention? Je n’ai rien de spécial. Ce qui est positif en moi existe aussi ailleurs, parfois à des degrés bien plus élevés. Mes intérêts, qui me permettaient autrefois de me distinguer, me paraissent maintenant communs : j’étais le seul de mon entourage, amis et famille y compris, à m’intéresser à la philosophie. Après avoir côtoyé des collègues étudiants, des collègues profs, et même certains de mes étudiants qui aiment plus la philo que je ne l’aimais moi-même au cégep, je ne peux plus me sentir exceptionnel. Je connais des tas de littéraires, des gens qui trippent sur la BD, la musique, le cinéma – ils sont tous semblables, ils me ressemblent. Cent milles internautes anonymes aiment les mêmes trucs que moi sur facebook. Nous sommes presque interchangeables.

Sans être aussi dramatique, cela ressemble à ce que je ressentais, adolescent et jeune adulte – l’impression d’être insignifiant, de passer inaperçu, sensation générale d’être invisible – je ne suis personne. En plus de me sentir inférieur parce que défectueux, ma bizarrerie n’était pas celle attirait l’attention parce qu’elle était étonnante, mais au contraire celle qui permettait qu’on me disqualifie d’emblée : il me manquait le nécessaire pour apparaître sur l’écran radar. Ma différence est un déficit de substance, un manque d’existence. Je suis transparent, inodore, silencieux, intouchable. Trop petit, trop maigre, j’ai l’air trop jeune. Il manque des morceaux, on retourne la marchandise au magasin. Erreur de fabrication. Ces idées adolescentes peuvent encore me frapper par surprise aujourd’hui. Tout cela était pourtant disparu après de longues années de vie de couple.

La forme de ce déficit est moins terrible qu’autrefois, mais je sens tout de même que ma réserve habituelle risque de me laisser sombrer dans l’arrière-plan et disparaître. Je sens le danger d’être personne et n’importe qui – un aller simple vers l’isolement. Je sens à nouveau le fardeau de devoir « attirer l’attention sur moi » pour ne pas m’évanouir dans le décor ou être dispersé par le vent. Je n’aime pas attirer l’attention sur moi. Cela peut sembler contradictoire, mais je n’aime pas être au centre. Passer inaperçu ne me déplaît pas, le plus souvent je suis bien dissimulé dans un coin tranquille. Je suis redevenu célibataire : je ne pourrai pas me permettre de m’estomper. Je vais devoir revenir à l’avant plan si je ne veux pas rester seul. Je ne sais plus trop comment m’y prendre, après avoir passé des années dans les murs, à ignorer le problème, fier de savoir que je ne suis distinct d’aucune manière.

Le phénomène n’est pas nouveau. Il a toujours été difficile de se distinguer. Nous mettons tant d’efforts à prouver ce qui va pourtant de soi : nous sommes des êtres  uniques. Peut-être que notre méthode est mauvaise : nous tentons de nous distinguer par nos qualités. Nous sommes davantage uniques par nos défauts. Les passionnés de tel ou tel domaine sont similaires, mais nous sommes tous fuckés d’une façon parfaitement singulière et individuelle. Nos déviations de la norme, nos asymétries, nos blessures d’amour propre jamais guéries, nos vieilles déceptions, nos défaillances, cassures, hystéries et paresses, imbécilités et négligences, nos angles morts, nos cauchemars, nos répugnances, préjugés, impatiences, cicatrices, plaies ouvertes, voilà ce qui nous rend intéressants, différents, uniques, fascinants.

Ce n’est pas ce qu’on utilisera pour tenter de séduire. Ce serait trop dangereux – et repoussant. Sur les sites de rencontres que j’observe pour l’instant à distance, n’osant encore participer, je vois à quel point chacun échoue à être unique. Tout le monde aime rire, les marches en forêt, les soupers entre amis accompagnés d’une bonne bouteille de vin. Personne n’aime l’hypocrisie mais tout le monde aime le cinéma. Tout le monde est passionné et cherche quelqu’un ouvert d’esprit. Écrasante monotonie de descriptions et  d’espoirs tous identiques. J’aimerais qu’elles me parlent de leurs défauts. Décrivez vos névroses, vos vergetures et vos hystéries. Décrivez comment vous déviez du rêve, à quel point vous êtes éloignées de l’idéal, de quelle manière êtes-vous platement, bêtement, magnifiquement – réelles.

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4 Réponses to “Personne et n’importe qui”

  1. Simon D. Says:

    J’aime les filles qui disent 5 minutes après que tu les rencontre qu’elles sont folles. Ça les rends plus attachantes.

  2. Patty Says:

    Un autre excellent billet qui me touche beaucoup! 🙂

  3. Luc Says:

    Oui, cruisons-nous par nos défauts. C’est facile de tomber amoureux des qualités des autres, mais ce sont les défauts qui nous ferons détester l’autre éventuellement.

  4. Doctorak Says:

    Aller sur les sites de rencontre après une rupture, ça fait faire des crises d’angoisse terribles.

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