Ce qui remonte à la surface III : La liberté

(Ce texte est la fin d’une série à propos des changements dans ma vie depuis le retour au célibat. Les deux premiers volets sont : 1) L’amitié, 2) L’écriture).

Le troisième changement majeur que j’observe dans ma vie concerne le concept de liberté.

Ce n’est pas au sens que vous croyez : je ne parle pas de la possibilité de faire ce que je veux, de sortir jusqu’à 3 heures du matin, rencontrer des tas de gens, jouer au nintendo toute la nuit avec des amis. Ce changement est extrêmement fin et subtil, je ne l’entrevois qu’à quelques moments précis – puis il me glisse entre les doigts et je retombe dans mon mode par défaut. Je ferai une tentative pour le saisir, pour vous offrir ce que j’ai trouvé de meilleur, parmi ce qui remonte à la surface durant cette période difficile.

1) La vie est ce qui te tombe dessus

Je ressens depuis toujours le déroulement de ma vie d’une manière passive. Je n’ai pas l’impression de choisir grand chose. Comme si ma vie était dirigée par des forces extérieures. Comme si elle était subie – conduite ou dirigée par quelqu’un d’autre. Tant d’actions entreprises parce que c’est ce qu’on attend de moi, parce que c’est ce qu’il faut faire, à reculons, sans le vouloir vraiment. Pour faire plaisir aux autres. Tant d’actions que je n’ai pas faites, en attendant qu’elles ne soient plus nécessaires. Je ne proteste pas. Je me laisse aller, je me laisse faire, le déploiement du monde me conduira à destination. J’ai confiance. Je peux fermer les yeux comme sur la banquette arrière de la voiture, quand papa ou maman conduisait. Confortable. Somnolent. Tranquille.

Cela remonte sûrement à mon enfance. J’étais un enfant désiré, choyé, gâté, heureux. Mes parents ont tout fait pour moi. J’ai encore l’impression que si je ne m’occupe pas des choses désagréables de la vie, si je les ignore assez longtemps, elles disparaîtront – quelqu’un viendra s’en occuper à ma place. Il y a une force bénéfique dans l’univers dont le rôle est de me soutenir. Tout ira bien. Mes parents m’ont donné cette sécurité psychologique fondamentale, mais en contrepartie, je n’ai jamais développé de forte volonté, de discipline.

À l’approche de la vingtaine, la pression sociale intériorisé de me « faire une blonde » m’écrasait. Je ne savais pas quoi faire avec ce désir dévorant. Je le subissais, paralysé, sans mode d’instruction pour le satisfaire. Les blondes que j’ai eues par la suite sont des filles qui m’ont sauté dessus – je me suis laissé faire parce qu’elles me plaisaient. Je ne les ai pas sélectionnées, choisies, séduites. Lorsque j’ai tenté de courir après des filles, j’ai échoué – souvent parce que j’attendais trop longtemps sans agir. J’ai raté des occasions. Je suis resté trop longtemps accroché à des impossibilités évidentes.

J’ai abouti dans certains domaines d’études sans trop savoir ce que je faisais. J’ai erré longtemps à l’université. Seule la philosophie fut l’objet d’une véritable décision, mais plus tard, je n’ai pas vraiment choisi de devenir professeur : après ma maîtrise, je me sentais obligé, forcé d’enseigner, par défaut. J’ignorais que faire d’autre. J’espérais être capable de le faire, mais je n’avais pas hâte, j’avais surtout peur. Les premières années ont été si difficiles que je ne savais pas si c’était ce que je voulais vraiment faire, mais je continuais quand même avec cette impression que l’enseignement, lui aussi, m’était tombé dessus.

Je n’ai pas choisi de venir vivre à Montréal en 2005. Je suis revenu parce que ma blonde voulait étudier à Concordia. J’ai vécu six ans dans un quartier, Côte-des-neiges, où je ne me sentais pas chez moi, un beau quartier qui m’est toujours resté étranger. « Pourquoi j’ai atterri ici, déjà? », me demandais-je souvent.

La vie me tombait dessus, du dehors. Je ne me plaignais pas trop : je faisais avec, je m’adaptais, mais à reculons, sans conviction. Trop souvent passif, lourd et apathique.

Bien sûr, je n’ai pas décidé de cette rupture récente.

Je n’ai pas décidé de redevenir célibataire.

* * *

Cette impuissance, cette impression de manque de contrôle sur sa propre vie, d’être une victime du sort, était équivalente pendant des années pour moi à la thèse philosophique du déterminisme. Mon vieux site Anomalie en était imprégné. Il n’y a que la nécessité : un enchaînement de causes et d’effets infinis, dont je ne suis qu’une partie. Nous nous croyons libres de choisir parce que nous ignorons les causes qui nous déterminent, qui nous contrôlent et nous dirigent – déterminismes génétiques, psychologiques, sociaux, culturels. Tout choix est illusoire, n’est qu’une conséquence de facteurs qui nous échappent. Nous sommes l’équivalent de marionnettes, de robots programmés. On tire nos ficelles, on obéit aveuglément aux codes de l’ADN. Il n’y a nulle liberté et nulle responsabilité.

Schopenhauer et son essai « Sur le libre arbitre ». Les tirades déterministes de Nietzsche. Henri Laborit et son déterminisme biologique. Longtemps, je ne voulais rien comprendre à Sartre.

2) Conversion de la nécessité en liberté

Cela est en train de changer – non pas de manière graduelle, mais de manière radicale. Des percées de lumières subites.

Je vis une étrange conversion de la nécessité en liberté.

Il m’est apparu à plusieurs reprises la révélation suivante : même lorsque j’avais, par le passé, cette impression de passivité, de me laisser aller, de me laisser faire, de ne pas choisir, je choisissais quand même. J’ai toujours choisi, j’ai toujours décidé.

Je vois maintenant avec une limpidité extrême que toutes les actions que nous faisons, sans aucune exception, sont à la suite de choix. Toute action provient d’une décision.

Toute décision est prise au nom d’une valeur – ce qui nous paraît important. Par exemple, dans mon cas : l’amitié, la gentillesse, la créativité, le développement de soi, l’égalité au niveau social. Paradoxalement, nos valeurs ne sont pas choisies, mais ne sont pas non plus passivement subies : elles font parties de notre essence, elles sont ce que nous sommes. Nous acquiesçons à ces valeurs à un niveau fondamental – il est impossible d’aller contre. Le moi n’est pas une entité fixe, mais une série d’orientation vers des idéaux, des valeurs. Le moi est un faisceau de volontés, de désirs.

C’est toujours le moi qui décide, qui s’oriente vers ce qui lui paraît important. Le moi n’est pas une boule de billard poussée dans une direction ou une autre par des causes extérieures : il n’est qu’une direction, façonnée par le réel tout entier. Il n’existe pas en dehors du monde. Le moi n’est que cette tension vers le bien. Il n’y a pas de véritables conflits en nous. L’impression de passivité vient seulement du fait que nos valeurs ne sont pas claires à nos propres yeux, demeures obscurcies. Nous avons l’impression de subir parce que nous ne voyons pas clairement que nous choisissons de voir le monde ainsi – nous pouvons choisir d’être victime.

C’est métaphysique, c’est obscur. J’en suis conscient. Je ne suis pas en train de soutenir une thèse ici. J’essaie de déplier une intuition, que je pourrais résumer en ceci :

Je suis libre et je l’ai toujours été.

3) Un exemple banal aux développements compliqués
La révélation m’est apparue de cette manière, la première fois : je suis devant mon ordinateur en train de discuter avec une amie sur facebook. La vaisselle s’empile dans la cuisine – une plaque de métal croutée de poisson pané empeste l’appartement au complet. Je me sens encore une fois balloté par des courants de forces déterministes : d’un côté la pression de garder mon appartement propre – de la visite bientôt -, de l’autre l’addiction à internet, la sensation physique d’incapacité à me détacher de mon écran. Tiraillé entre deux forces opposées.

Puis subitement, je comprends. Si je continue à discuter avec mon amie, c’est que c’est plus important pour moi que la vaisselle. Je continue de lui parler parce que je choisi de le faire. J’étais déjà en train de choisir cela, sans m’en rendre compte, depuis un bon moment. Nous choisissons – toujours au nom de valeurs. Dans ce cas-là, l’amitié m’apparaissait plus importante que la propreté, que respirer de bonnes odeurs. « Je choisi de lui parler en ce moment et de faire la vaisselle demain avant l’arrivée de la visite ». Cette idée m’a permis de me sentir en contrôle, fort, présent – de faire disparaître ma culpabilité. Cette manière d’assumer ce que je faisais était nouvelle, rare.

On pourra me dire que c’est parce que je suis seul que je pouvais me permettre cela : j’aurais eu un conflit plus grave si j’étais encore avec ma blonde, qui n’aurait pas toléré la vaisselle sale et l’odeur répugnante. C’est pourtant la même chose. Si j’avais continué à chatter plutôt qu’à faire la vaisselle, ce serait encore une fois parce que la valeur de l’amitié aurait été plus importante que la propreté, ou la valeur de l’harmonie dans mon couple. Si j’avais pu voir cela clairement, j’aurais pu assumer pleinement mes actions, faire face à ses protestations.

Mais ce n’est pas ce que j’aurais fait. J’aurais fait la vaisselle, et j’aurais été fâché de ne pas pouvoir continuer à discuter sur facebook. J’aurais eu l’impression de faire quelque chose pour elle, et non pour moi. Pourtant, cela aurait été ma décision de donner la priorité à l’harmonie dans mon couple, plutôt qu’à l’amitié par facebook. Si j’avais pu voir cela, je n’aurais pas eu autant l’impression d’être passivement dirigé par quelqu’un d’autre, de faire quelque chose « juste pour faire plaisir à l’autre », d’être soumis, faible. L’impression de passivité se serait dissipée, la colère aurait disparue.

Je réalise ceci : en couple, j’ai très souvent décidé de donner la priorité à une forme « d’harmonie ». Je voulais éviter les conflits. Je ne réalisais pas que c’est ce que je faisais, cela demeurais obscur. Je le ressentais comme une injustice, comme si je me faisais imposer des choses que je n’avais pas envie de faire – mais c’était me cacher la vérité. Je décidais de faire ce qu’elle voulait, pour avoir la paix – c’était ma décision, et je la prenais au nom de cette valeur spécifique.

Je pourrais me dire qu’à l’avenir, je devrais « m’affirmer davantage », mais je ne peux pas dire que la valeur de « l’harmonie » était une fausse valeur, qui m’empêchait de m’épanouir. La recherche d’harmonie fait partie de moi. Je ne peux pas m’en débarrasser sans me nier. Sans m’en rendre compte j’agissais d’une manière conforme à ma nature – qui comporte une gentillesse extrême, mais aussi un désir qu’on me fiche la paix, qu’on me laisse tranquille. Je n’étais pas passif, j’étais actif dans mon choix de toujours agir pour l’harmonie et la paix. Pour le meilleur et pour le pire.

La preuve de cela, c’est que je me mettais en colère lorsque j’échouais à atteindre cette paix – lorsqu’elle me faisait des reproches. Je disais souvent : « Tu n’es pas encore contente, après tout ce que j’ai fait? ». J’avais tendance à la blâmer. Je faisais le ménage, à contrecœur, en rouspétant, pour avoir la paix, et non parce que la propreté était importante pour moi. Mais quand elle me blâmait, subitement je me rendais compte de quelque chose de plus important que la paix : je ne voulais pas seulement qu’elle me laisse tranquille, je voulais qu’elle m’aime. J’interprétais la perte de l’harmonie comme un manque d’amour. Peut-être que l’harmonie est pour moi une simple dérivation d’un désir profond d’être aimé.

De son côté, elle n’aimait pas que je fasse le ménage pour lui faire plaisir, pour m’en débarasser, elle aurait voulu que je le fasse parce que la propreté est importante, parce que le soin des objets qui nous entoure est important – elle aurait voulu que je partage et intériorise sa valeur à elle. Mais cela n’a jamais fonctionné, cette valeur ne fait pas partie de mon mode par défaut. Je ne sais pas si nous pouvons modifier nos valeurs profondes – cela revient à modifier notre identité. Peut-être est-ce possible, si l’identité n’est pas une chose fixe, mais elle est du moins très fortement concentrée, engluée, sous forme solide plutôt que liquide ou gazeuse. Nos valeurs sont gelées. (C’est un autre problème…) Malgré tout cela, j’aurais pu diminuer ma frustration si j’avais assumé clairement a quel point c’était  l’harmonie que je recherchais, je crois.

Cela montre qu’au fond, nous sommes avant tout un faisceau de valeurs, de tensions vers des buts parfois divergents – mais reliés à une recherche identique de paix, de sécurité, de bonheur, d’amour. Si cela avait été clair, les conflits auraient été moindres, je crois.

4) Conversion de la nécessité en liberté (suite)

Cette conversion des actions en décisions s’effectue souvent, désormais. Elle diminue de beaucoup les tensions, les déchirements dans mon esprit. J’assume de plus en plus ce que je fais, je blâme moins les autres ou le monde. Peut-être est-ce plus facile lorsqu’on vit seul, mais c’est une bonne manière de commencer. La véritable paix intérieure ne semble pas venir du choix de l’harmonie (du désir d’éviter les conflits, de ne pas être dérangé, d’être tranquille, ou même d’être aimé), mais plutôt d’assumer pleinement que tout ce que nous faisons, que tout ce que nous voulons faire, est l’expression de notre nature profonde. Je sens avoir fait un progrès dans cette direction.

* * *

Cette conversion permet de réinterpréter toutes mes actions passées. J’ai toujours été libre. J’ai choisi de revenir à Montréal, d’enseigner, de vivre à Côte-des-neiges pendant six ans. J’ai choisi ce qui ressemble à de la passivité parce que je préfère la stabilité à l’instabilité, le confort à l’inconfort. J’ai vécu une vie à un niveau d’intensité inférieure parce que la paix est très importante pour moi – et je suppose qu’elle le sera toujours.

Je me dis : « Regardes-toi en face : tu as choisi tout cela. C’est toi qui l’a voulu ».

Je ne peux plus échapper à ce que je suis – et c’est un étrange soulagement.

* * *

Parfois la conversion va si loin qu’elle déborde même sur les actions des autres. Il m’est arrivé bizarrement de convertir en choix cette rupture que je n’ai pas décidée. Entre deux attaques de beaux souvenirs du passé, entres deux épisodes de tristesse intense, subitement vivre seul est devenu ma décision.

En pleine rue l’autre fois m’est apparue la phrase suivante :

« Et si, au fond, le célibat me convenait? »

Transformer la sensation de subir une perte immense en un choix assumé. Je ne sais pas comment j’ai fait. Un paradoxe : cette conversion de la nécessité en choix libre – cela m’est tombé dessus sans que je ne le choisisse.

* * *

Lorsque je serai prêt à vivre en couple à nouveau, j’aimerais ressentir pleinement cette impression de choisir. Même si une femme tombe du ciel comme autrefois – et elle sera la bienvenue – je veux convertir ce don en décision pleine et assumée.

Je veux me tenir droit et choisir.

5) Le paradoxe du passé
Le plus paradoxal, c’est qu’en même temps que cette révélation de la liberté, le passé me paraît maintenant figé – même si j’ai choisi chacune de mes actions, parce qu’elles étaient des expressions des valeurs qui me constituent, je n’aurais pas pû choisir autrement. Et cela est vrai des autres, également : ils n’auraient pas pû agir autrement. Après une rupture aussi importante que celle que je viens de vivre, il me semble nécessaire d’interpréter le passé de cette manière. Ne pas avoir de regrets, ne pas se dire qu’on aurait pu agir autrement. Étant donné ce que nous étions, étant donné les circonstances, il est impossible d’avoir abouti à autre chose. Cela était inévitable. Penser autrement ne fait que nous torturer.

Le passé est figé, immobile – il devrait être lourd, étouffant, contraignant, peser sur chacune de nos actions, comme une série de domino infinis qui appuie avec une force terrible sur nous, pour nous incliner dans une direction, sans possibilité de liberté.

Mais le passé – où est-il? Il n’est nulle part. Il n’existe plus.

Ainsi nous pouvons vivre, libres, à nouveau.

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