Les questions de Lora Zepam (Tague II)

Je continue de me prêter au jeu de la tague en souvenir de l’âge d’or des blogues. Je commence en répondant aux questions de Lora Zepam, collaboratrice à Terreur! Terreur!, sylvidre aux cheveux verts, fille-geek meilleure que moi à Super Mario World, cheerleader en chef de Darnziak, amie.

1. Pourquoi?
a) Pourquoi : Pour-quoi, dans quel but, vers quel objectif, dans quelle direction? Quel est le sens de tout cela, vers quel déroulement se dirige l’univers, vers quel développement nos vies s’écoulent-elles? À quoi ça sert? Existe-t-il une téléologie ou tout n’est qu’accident, hasard, contigence, chaos? Où allons-nous? Nulle part? Ailleurs que vers le vide, le néant, la mort thermique de l’univers? Vers une réalisation, un accomplissement, vers la beauté, la vérité, le bien?

b) Pourquoi : Pourquoi faisons-nous cela, quelles en sont les raisons cachées, les motivations inconscientes, les causes dissimulées, secrètes, peut-on remonter à l’origine? Comment sommes-nous arrivés jusqu’ici? D’où venons-nous? Autrement qu’en jaillissant du big bang?

c) Est-ce qu’il y a une signification? Tout cela veut-il dire quelque chose? Une morale à cette histoire bruyante et furieuse?

Pourquoi – cette question se projette à l’infini vers le passé et l’avenir – mais ne peut que se poser qu’au présent.

C’est la plus belle question.

C’est la question de la philosophie.

Je n’ai pas encore de réponse.

Je cherche.

2. Où t’as mis les clés?
Dans l’entrée, dans la bibliothèque, toujours. Quand je sors, toujours dans mes poches. J’ai une phobie terrible d’oublier mes clés, de m’enfermer dehors. Ça m’est arrivé une fois. J’ai attendu ma blonde dans le parc Kent pendant trois heures, espérant à chaque lumière verte que son auto glisse dans la rue Appleton. Maintenant, j’attendrais pour rien. L’autre exemplaire de la clé, elle l’a gardé, je ne voudrais pas l’appeller pour ça. Le propriétaire a échappé sa clé dans la neige, il l’a perdu. Je serais coincé.

Ces jours-ci je passe mon temps à tout oublier et tout perdre – mon exemplaire dédicacé de Atavismes de Raymond Bock, ma tuque, mon parapluie – je suis plus distrait que jamais. Chaque fois je me dis : « ce n’est plus qu’une question de temps avant que je finisse par oublier mes clés. » Embarré hors de chez moi pour toujours. Forever alone in Rosemont.

Il y a une autre possibilité, mais j’aurais honte d’y recourir une deuxième fois. Voir question 9.

3. Quel est ton plus beau souvenir lié à l’école?
En troisième année, on était dans le local d’art plastique et je parlais tout le temps avec mon ami. Je dérangeais tout le monde et la professeure s’est fâchée, elle m’a envoyé en punition tout seul dans notre grande classe déserte. Je me souviens pas que ça m’ait choqué tellement, ou humilié. Pourtant tout le monde m’a vu partir, m’en aller seul. Je me souviens que c’était sombre dans la classe vide et que j’avais de la difficulté à voir ce que je dessinais. Le groupe a commencé a revenir dans la classe une demie heure après – je n’avais pas vu le temps passer. La prof est venue voir comment je m’étais débrouillé. Elle a pris mon dessin, est allée en avant de la classe et l’a montré à tout le monde.

— Regardez! C’est le dessin que Jean-Philippe a fait!
— Wow!
— Hein, c’est lui qui a fait ça?
— C’est beau!
— Félicitez-le!

Tout le monde m’a applaudi.

C’est à ce moment que j’ai compris que j’ai un talent en dessin.

* * *

Si j’avais fait une carrière en illustration ou comme auteur de bande-dessinée, je raconterais cette anecdote comme la naissance de ma vocation.

Il n’est peut-être pas trop tard.

Je ne me souviens pas du tout de ce que j’avais dessiné.

4. Me prêterais-tu 100$?
Si tu cesses de vouloir me prêter 20$ chaque fin de soirée où je me retrouve le porte-feuille vide par ma propre faute (c’est-à-dire à chaque fois), avec pliaisir!

(Pour les autres : Oui, pliaisir, ce n’est pas une coquille. C’est ce qu’on appelle un inside).

5. De quoi a l’air la maison de tes rêves?
Sur le bord du fleuve à perte de vue, sur la Côte-Nord. J’ai vécu dedans entre 1985 et 1989. Nostalgie. La vue, de l’autre côté de la rue, en face :

Je rêve de m’acheter un chalet sur la Côte-Nord. Ce n’est pas tant la maison qui est importante que l’endroit où elle est située. Près du fleuve, ou bien au fond de la forêt.

6. Quel est le premier show que tu as vu? Je veux des détails!
Iron Maiden, Auditorium de Verdun, 9 Février 1996. Avec mes amis Jasmin, Palardy, Mario et son cousin J. que j’avais convertis à Maiden à l’époque du secondaire. Iron Maiden dans une petite place comme ça, comment ça? Ils ne font pas toujours le centre Bell, eux autres? Parce que dans ce temps-là, c’était une période creuse, au milieu des années 90 le métal déclinait en popularité, c’était l’époque du grunge, du pop punk, de d’autres affaires qu’on appellait en gros « l’alternatif », le métal n’était plus cool du tout (en fait, il ne l’a jamais été, sauf pour de mauvaises raisons). Mais surtout, le chanteur Bruce Dickinson avait quitté le groupe, Maiden en arrachait, ils venaient d’embaucher un nouveau chanteur, Blaze Bayley, loin de faire l’unanimité, c’était la tournée de l’album The X Factor, album controversé, lent, sombre, torturé, presque léthargique, à la production douteuse (Allmusic lui donne 2 sur 5, pour vous donner une idée).

Ce n’était pas grave. J’acceptais tout cela avec résignation. J’avais commencé à écouter Maiden en 1993 alors que Dickinson venait de partir – pour moi, son départ était un simple fait. Je me concentrais sur le fait que j’allais voir Steve Harris en personne. Iron Maiden, après tout, c’est lui. Il a écrit toutes mes chansons préférées. Pour moi, Maiden était vivant et j’allais enfin voir le seul groupe que j’avais écouté de tout mon secondaire 5. Des mois à se repasser Powerslave en boucle, à user mes cassettes de Piece of Mind, Somewhere in Time et Seventh Son of a Seventh Son. Complètement anachronique, en retard de 10 ans, obsédé comme seul un geek peut l’être.

On était jeunes. 17-18 ans. Un peu intimidés par les hordes de métalleux hirsutes et saouls, plus vieux que nous, on s’est installés dans le fin fond de la salle, dans les gradins. On était loin, mais on voyait assez bien, rien ne nous cachait. On était énervé. On criait avant que ça commence : « Maiden! Maiden! Maiden! »

Bayley était enragé, aggressif, comme s’il voulait prouver quelque chose, prendre sa place, nous faire oublier Dickinson. Il avait l’air fâché, serrait les poings, comme s’il menaçait la foule. Quand on a l’a revu au show de la tournée de Virtual Eleven, deux ans plus tard, il était devenu bedonnant, il portait une casquette à l’envers pour cacher sa calvitie, il avait l’air absent, ça ne fonctionnait plus – Dickinson a fini par revenir. Mais en 1996, Bayley était en feu, et mes amis et moi on trippait comme des malades. Steve Harris courrait partout, Gers faisait le singe, Murray souriait jusqu’au fond de la salle, on ne voyait pas Nicko McBrain caché derrière son drum, mais il défonçait la place. On capotait! On headbangait, on chantait les refrains ensemble, Palardy « chantait » même les solos si fort qu’il enterrait le groupe dans mes oreilles. Pas grave! J’étais heureux de voir mes amis tripper autant, je me disais que c’était de ma faute, je leur avais passé mes cassettes, j’étais fier.

J’ai hurlé les paroles toute la soirée de toute mes forces. Je les connaissais toutes par cœur – j’avais tout soigneusement étudié. J’ai complètement perdu la voix pour trois jours. Dans le métro je ne pouvais plus dire un mot à mes amis. En embarquant dans le wagon, j’ai entendu « Ouin, tsé, Dickinson, c’est Dickinson… » J’ai fait la sourde oreille. Personne n’allais gâcher ma soirée.

J’ai vu Maiden sept autres fois ensuite, souvent avec les mêmes amis.

* * *

J’ai un bootleg vidéo VHS en ultra mauvaise qualité de ce spectacle, quelque part chez mes parents, je le réécouterais bien, je pourrais faire une contribution à l’humanité et téléverser ça sur youtube.

7. Quel est ton animal préféré? Pourquoi?
Le chat. Je n’ai pas le choix. Je vis chez lui :

Il s’appelle Chi. Il va bouder si j’ose dire autre chose.

8. Mangerais-tu ton animal préféré?
Jamais (hamah). Je ne mange plus d’animaux. Sauf les poissons, parce qu’ils sont laids et méritent de mourir. Ou parce qu’un parasite extraterrestre logé dans mon lobe temporal réclame sa dose hebdomadaire de mercure pour survivre.

Ou parce que je suis faible. Mais j’en mange pas souvent. Pardon.

9. Oserais-tu me raconter un moment gênant?
Oui, mais je suis un peu gêné.

À Côte-des-neiges, notre laveuse et sécheuse étaient dans le sous-sol du bloc. Il fallait passer par le solarium pour y aller, puis descendre un escalier étroit en colimaçon. Un journée, en remontant avec mon panier vide, je réalise que la porte du solarium est verrouillée. Le propriétaire, quand il avait posé les plastiques sur les fenêtres, avait appuyé sur le bouton pour que la porte se barre automatiquement. Je viens de m’embarrer en dehors de chez moi. Je suis prisonnier du solarium. Dans la cuisine, la musique continue de jouer à tue tête – je venais de partir un album de mp3, il y en a pour 10 heures là-dedans. Par la vitre je vois le chat qui miaule, il veut rendre visite à sa litière, qui pue derrière moi dans le solarium. C’est l’hiver, la pièce n’est pas chauffée. Il fait froid. Je suis en pantoufles, mon chandail et mes jeans sont couverts de poils de chats. Je n’ai pas encore pris ma douche, je suis sale, échevelé, pas rasé. Il est 9 heures le matin, ma blonde est au travail, ne reviendra pas avant 17 heures. Je dois partir au travail à 13h.

Je ne peux pas sortir comme cela – je n’ai pas mes clés, pas de porte monnaie, habillé tout croche. Je descend chez le propriétaire qui habite en bas. Il va m’aider. Je cogne. Personne ne répond. Il n’est pas là. J’ouvre timidement la porte du garage, ne sachant que faire d’autre. Je me promène, tourne en rond, réfléchi. Il y a un vieux téléphone à roulette dans le coin de l’établi! Je pourrais appeler ma blonde. Mais elle ne voudra pas rentrer pour ça. Elle ne peut quitter son travail pour une raison aussi stupide. Traverser la ville pour venir ici lui prendrait trop de temps. Je ne sais pas quoi faire, je me sens con.

J’appelle le 411, demande le numéro d’un serrurier. Je me force pour le retenir par cœur, je n’ai pas de crayon pour le noter. J’explique la situation en me sentant profondément stupide. Le monsieur trouve ça comique, au contraire. Ça semble arriver tout le temps. Je lui dit de ne pas oublier de passer par en arrière. J’attends. Longtemps. Il fait trop froid dans le solarium, j’attends en bas, dans le garage chauffé. J’entends la sonnette de l’entrée. Il ne m’a pas écouté! Je pars à courir. Je sors dehors en pantoufles. Il y a de la neige, des plaques de glace. Je suis en petit chandail plein de poils de chat. Je fais le tour du bloc, arrive en avant. Fais signe au monsieur – c’est par ici!

Il me suit, monte dans le solarium, sort ses outils. Rigole un peu. Démonte la serrure. Ouvre la porte. Remonte la serrure.

Me refile une belle facture d’une quarantaine de dollars, encore avec le sourire aux lèvres. Je me sens niaiseux, mais je suis étrangement content. Soulagé. Aucun problème que l’argent ne peut régler.

J’entre chez moi et éteint enfin la maudite musique. Chi se précipite dans le solarium.

Depuis ce jour, j’ai la phobie de m’embarrer dehors.

10. Quel est le sens de la vie?
Voir question 1.

Je disais ne pas avoir de réponse. Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai une sorte de réponse provisoire, rafistolée tout croche, qui me permet de vivre.

Je la résumerais ainsi :

Nous sommes ici pour s’éveiller avant qu’il ne soit trop tard.

11. Si je te rembourse pas les 100$ que tu m’as prêtés, tu fais quoi pour les ravoir?
Rien. Je te les donnes.

* * *

À venir :
– Les questions du Prince Stéphane Ranger (Tague III)

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