Septembre et l’épée invisible


Lorsque nous sommes contrariés, troublés ou affligés, n’en incriminons jamais autrui, mais nous-mêmes, c’est-à-dire nos propres jugements.
Épictète

Enfant tu gaves ton esprit de récits épiques. Tu creuses la trame narrative que tu rempliras par la suite. Tu seras le héros, tu affronteras le mal, tu seras en guerre incessante contre les hordes monstrueuses. Tu seras pur, tu seras le Paladin, tu auras des compagnons à tes côtés, ton ennemi sera devant toi – tu lui trancheras la tête. Tu vaincras. Ce sera la paix, ce sera la fin.

Puis tu te réveilles à 34 ans en marchant un matin d’automne dans les rues paisibles de ton quartier, dévoré par la peur, la colère, la tristesse, sous l’assaut d’émotions violentes qui n’ont rien à voir avec ce qui t’entoure. Autour de toi, tout est calme. Les rues sont désertes. Une belle journée ensoleillée. Il n’y a pas de hobgobelins cachés dans les buissons le long de la rue Drolet, il n’y a pas de trolls qui rôdent autour de la station Jarry, le métropolitain n’est pas Mordor. Personne ne tends une embuscade pour te faire du mal, personne ne pense à toi, tout le monde dort, il est encore tôt. C’est le silence autour. Tu as l’impression de te battre quand même. Tu sens les écorchures, les blessures. Tu subis une attaque. Tu es visé. Tu te débats. Pour trouver du courage tu essaies de mettre Odin de ton côté. Tu fais jouer tes vieux albums de Amon Amarth sur ton iPod, tu cherches ta vieille musique métallique de guerrier. Tu prends des coups, tu ne sais pas d’où ils viennent. Tu es seul sur la rue.

Le combat que tu mènes est à l’intérieur. Ton épée est invisible.

Ton ennemi sera dans ta tête. Ce sera tes vieux démons. Ces démons n’ont aucune substance mais un grand pouvoir. Ce sont des idées. Idées virulentes et dangereuses, couvertes de barbelés, de lames tranchantes, des idées hérissons, des idées rasoirs. Des idées qui tordent la réalité autour de toi, qui cachent ce qu’il y a sous tes yeux, la beauté de ce qui t’entoure en permanence, la lumière du matin dans les arbres de l’automne, la couleur du ciel. Tu ne vois rien de cela, tu fronces les sourcils, tu regardes le sol, tu marches recourbé et le passé te rattrape. Les idées féroces se jettent sur toi.

« Le monde est troué, ma vie est vide. Il manque quelque chose. Il me manque quelque chose, je suis endommagé, je suis une aberration, une anomalie, je suis invisible, on ne peut pas me voir, je ne suis rien. Je suis un être tordu, presque inexistant. Insuffisant. Brisé et bon à jeter. Je ne suis rien pour personne. Personne n’est là pour moi, personne ne le sera jamais. On ne me comprendra jamais. Je disparaîtrai incompris sans laisser de traces. Je suis seul et resterai seul. Tout est terminé. J’ai tout perdu. Elle ne m’aime pas. »

Tes armes, tu les retournes contre toi. Tu te tranche toi-même la tête. Coupe ta tête, laisse-là rouler au sud sur St-Denis. Laisse-là dévaler la pente de Villeray jusqu’au Plateau jusqu’au fleuve. Coupe tes idées. Personne n’est mauvais. Tu n’as pas d’ennemis.

Qui est le démon? Regarde-toi dans le miroir.

Qui te fait du mal? Regarde-toi dans le miroir.

Derrière tes yeux il n’y a rien. L’ego qui te blesse n’existe pas.

Tes yeux ne font que refléter le ciel vide.

Et malgré tout dans Villeray le long de la rue Berri vers sept heures le matin, on peut entendre l’écho métallique de pas mal de batailles sanglantes.

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