Retour sur le concept d’espoir

Dans Le bonheur, désespérément, André Comte-Sponville veut développer une sagesse du désespoir (ou d’absence d’espoir). Il définit l’espoir comme « un désir qui porte sur ce qu’on n’a pas, dont on ignore s’il est ou sera satisfait, dont la satisfaction ne dépend pas de nous : espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir », et il montre que l’espérance n’est que l’envers de la crainte. Si j’espère qu’une chose advienne, j’ai peur également qu’elle ne se produise pas. Si j’espère être en santé, je crains de tomber malade. Cette peur m’empêche d’être heureux, de me tourner vers ce qui est, vers ce que je peux accomplir, elle me garde dans l’impuissance, dans l’attente passive, dans la crainte. Puisque l’espérance concerne ce que je ne contrôle pas, je devrais m’en détacher et me tourner plutôt vers ce qui est en mon pouvoir, ce qui dépend de moi, pour employer le vocabulaire stoïcien. Espérer moins et vouloir plus.

Pourtant l’espoir se présente tout autrement dans ma vie en ce moment. C’est une force positive et nécessaire. J’accueille son arrivée avec gratitude. Je vais tenter une petite définition, toute autre que celle de Comte-Sponville, pour cerner ce que l’espoir signifie pour moi, à ce moment précis de ma vie. L’espoir me semble un sentiment profond mais surtout diffus, sans objet particulier. Ce n’est donc pas la même chose que le désir cristallisé sur un objet. Je ressens de l’espoir, sans que ce soit l’espoir qu’un événement précis se manifeste. L’espoir déborde des événements précis que je pourrais attendre, devient une sorte de tonalité générale de la vie, une trame de fond, qui oriente le sens des événements.

L’espoir signifie ressentir ceci : ce qui m’attend en cette vie sera bon. C’est une confiance que ma situation pourra aller en s’améliorant. Il pourra y avoir un progrès. Il pourra y avoir développement. Ce n’est pas la certitude que c’est ce qui arrivera, mais simplement que cela devient possible, ou même très probable, dans un futur rapproché. Sous une forme ou une autre, encore inconnue, mais nouvelle, ma vie deviendra autre et surtout meilleure – parce que quelque chose de sombre disparaîtra. Quelque chose de positif va se matérialiser, le champ de force de ma vie s’oriente déjà dans cette direction. L’espoir est de ressentir cela précisément, que cela soit vrai ou non. Je ferai des rencontres, je tisserai de nouveaux liens, les liens que j’ai déjà formés avec les autres iront en s’approfondissant, je pourrai poursuivre ce que j’ai déjà commencé à créer, il y aura beaucoup d’occasion d’être heureux à l’avenir. Il y aura du plaisir, des accomplissements, du calme, de l’harmonie. Le futur devient lumineux. Le simple retour de cette possibilité est déjà suffisant pour être vécu comme une forme de bonheur. Je marche dans les rues et le ciel clair de l’automne me paraît ouvert, prêt à accueillir la nouveauté. Cette nouveauté n’est pas présente, et ressentir sa virtualité, comme apparition seulement possible et non réelle, est tout de même une forme de souffrance lancinante et frisant parfois l’insupportable, mais cette brûlure alterne avec une véritable confiance que quelque chose de positif, peut importe quoi, se manifestera. Dans le vide clignote le possible, une alternance de l’absence et de la possibilité d’une présence future, et je ne sais pourquoi, je ressens de l’espoir, je suis capable de patience. Espérer, c’est attendre, mais c’est attendre avec confiance, sans certitude. C’est une forme de foi. C’est une émotion positive, un soutient, un appui, même vague et informulé, informe, diffus, en arrière-plan, une raison inconsciente de se lever le matin, ou une main rassurante sur notre épaule.

L’espoir m’est apparu comme la levée du désespoir dans lequel je vivais depuis un certain temps. La disparition d’un carcan, dissipation des murs qui m’emprisonnaient. Le désespoir est une chose lourde, une présence massive, c’est l’impression d’un blocage, d’une stagnation, de l’immobilité, de l’impossiblité : j’ai épuisé les ressources de mon réseau social, je n’ai plus rien à dire ni à penser, rien dans la structure de ma vie ne changera ni ne pourra changer, tout restera identique, figé, désolé et vide. Rien ne pourra s’améliorer et au contraire, la peur que tout continue de se détériorer me rongeait. Ralentissement, appauvrissement, dégénérescence vers l’immobile, mort thermique de l’univers. La peur de l’hiver, de la solitude. Dans de telles conditions, la vie des autres me paraissait souvent supérieure à la mienne, plus heureuse, donc objet d’envie. Cette émotion que je ne ressens que rarement faisait son retour pour m’empoisonner. Elle s’est dissipée en même temps que le désespoir. L’espoir n’est pas positif : c’est l’absence de désespoir, la disparition de limites imaginaires, de la fermeture imaginée, de blocage massifs mais pourtant irréels, erronés.  C’est un mouvement, c’est l’ouverture de quelque chose. La vie est subitement débloquée, débarrée, défoncée, ouverte aux courants d’air. Le possible recommence à fourmiller dans l’air vide. C’est la différence entre une cellule vide et le ciel vide de l’automne, le vide lourd du désespoir, le vide plein de la vacuité. Des merveilles inconnues m’attendent.

Il y a eu changement de direction, le sens pivote, s’oriente à l’envers. Les belles femmes dans le métro cessent de m’apparaître comme innaccessibles, mais de simples possibilités plus ou moins lointaines et je peux les regarder en souriant, en me disant que le monde où on pourrait se rencontrer n’est pas impossible, nous sommes déjà dedans. Le monde du possible, c’est ici. Je n’ai besoin de rien faire pour que déjà tout cesse de me heurter, pour être déjà plus à l’aise dans le monde, pour y habiter, pour ne plus m’y sentir étranger, en exil dans un monde fermé, froid, mort, un monde impossible. Je respire et la beauté revient.

Comte-Sponville disait : « Espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir. » Ce n’est pas ce qui se manifeste dans ma vie en ce moment. C’est l’inverse. L’espoir est l’entrée dans le champ du possible, comprendre que rien n’est stable en cette vie, qu’il n’y a aucune stagnation réelle, des choses se terminent et meurent, d’autres apparaissent et naissent. L’espoir s’aligne avec le réel, qui n’est que devenir. C’est donc une forme de savoir, une forme de compréhension que le réel n’est pas figé comme le désespoir veut nous le faire croire, mais que le monde est ouvert et en transformation permanente, le monde est impermanent. Ce n’est aucunement de l’impuissance, mais au contraire saisir la vérité : le monde peut changer et changera. Il y aura des changements catastrophiques et néfastes mais ceux-ci sont indissociables de changements positifs et beaux. Le désespoir nous masque ces possibilité-là, nous fait croire en un monde qui ne fait que glisser vers la mort, le désespoir dissimule les naissances possibles, l’éclosion de nouvelles créations, nouvelles amitiés, nouveaux amours. Lorsqu’on espère, ce sont ces nouveautés qu’on attend avec confiance, et si on s’y penche comme il faut, on peut même saisir que le neuf et le beau sera inévitable. Espérer moins, vouloir plus : au contraire, « vouloir davtange » passe par la possibilité de pouvoir agir, et cela nécessite une confiance que seul l’espoir peut donner, la confiance qu’on peut effectivement agir puisque le monde est mobile, en déplacement incessant. Le désespoir nous convainc qu’il est vain d’agir puisque tout ne fait que stagner ou dégénérer. L’espoir est donc une forme de puissance, ou du moins, rend possible l’apparition d’une volonté d’agir, et je le ressens comme puissance. L’espoir me rempli de force.

L’espoir est tourné vers ce qui est absent encore et adviendra peut-être, sans certitude, mais rend la vie présente beaucoup plus supportable. On ne peut pas éteindre facilement le désir, l’avidité, l’impression béante de manque intérieur. On peut au moins le supporter plus facilement si on confiance qu’à l’avenir, ce manque pourra diminuer encore. Si on a la patience. L’espoir d’une vie plus légère, c’est déjà se délester de quelque chose maintenant, la lourdeur du désespoir, ses murs invisibles, c’est déjà être plus heureux. C’est une forme de jouissance, pas la plus haute, mais du moins suffisante pour rendre la vie belle, pour faire la paix avec le manque et le désir. La beauté n’est pas la perfection, mais l’ouverture du monde.

C’est l’automne, je marche avec espoir, plus léger malgré les éclairs de désir, l’air est clair et on voit loin. C’est l’automne et je suis patient.

* * *

J’avais également parlé de l’espoir dans ce texte, à la question numéro 9.

Étiquettes : ,

Une Réponse to “Retour sur le concept d’espoir”

  1. Martin Leblanc Says:

    Beau texte. Et je suis plutôt d’accord.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :