Archive for the ‘Amitié’ Category

Une nuit chez Dyonyziak II

29 septembre 2013

The End

Mon homonyme Jean-Philippe Gravel raconte mon party de fête. Ce fut d’épique, en effet.

Petite réponse de ma part.

1. Je ne savais pas que tu ne connaissais personne, puisque tu es arrivé en même temps que plusieurs autres de mes amis, avoir su j’aurais fait des présentations.
2. J’ai acheté ce chandail rouge avec le logo « ego » en police Lego à Reykjavík, il a une triple signification pour moi : d’abord la reine des ténèbres ne cessait de dire que j’étais égocentrique, mais surtout, l’ego est la source de toute souffrance selon le bouddhisme zen, ce que j’expérimente douloureusement chaque jour, et enfant j’aimais beaucoup les blocs Lego et voulais un jour visiter Legoland au Danemark.
3. J’étais content que tu fouilles mes bibliothèques, toi qui est un des lecteurs le plus vorace et enthousiaste que je connaisse, mais as-tu vu celle dans ma chambre? C’est là que j’empile mes lectures courantes. De grosses piles.
4. Je suis anal avec mes livres, en effet on dirait qu’ils n’ont pas été lus parce que je les ouvre à peine quand je les lis, je ne veux pas briser la tranche, j’ai une manière de les tenir qui ne fait pas de tache d’acidité, je ne note jamais rien dedans, je ne veux pas les user ou les briser.
5. Un peu comme je caressais ma première blonde au début avant qu’elle me dise que c’est correct tu peux peser plus fort je ne vais pas casser en deux.
6. Mais avec les livres j’ai jamais voulu devenir sauvage.
7. J’en ai lu en crisse pareil – faudrait que tu vois ma caisse pleine de cahiers remplis de notes de lecture. Et de dessins dans les marges. Et de commentaires personnels parfois très longs. Et d’idées de trucs à écrire. Etc.
8. Mon chat pèse plutôt autour de 20 livres. L’an passé il était resté avec nous, mais cette année, trop de fureur et de bruit.
9. D’une autre perspective on dirait un tout autre party, je n’ai pas eu trop conscience de tout ce que tu décris.
10. Le rhume, le saké et le scotch m’ont embrumé l’esprit passablement.
11. J’adore que mon habitat soit investi de la sorte mais quand même, mes CDs par terre le lendemain, Woodman cassé, les jeux de DS dans le bol du chat, c’était moins drôle. Mais j’assume. C’était un risque à prendre.
12. Les trois bouteilles de scotch vidées et la caisse de 12 de Grolsch que j’avais mis là pour faire une expérience (genre : aurait-elle toute disparue ou non, réponse, oui), c’est parfait. Personne n’a touché au Brennivin islandais et à l’Aquavit norvégien, c’est parfait aussi.
13. Je ne peux pas croire que je me suis lancé dans mon cours sur Nietzsche en plein party, le passage sur la souffrance et la question de la valeur de la vie, je commence avec ça en classe à chaque fois, je l’ai trop donné ce cours, mais bon, c’est mon préféré.
14. Manne, j’avais complètement oublié que j’ai ouvert la porte de ma minuscule toilette pour trouver six-sept personnes empilées partout dans le bain et sur l’évier, et qu’elles se sont toutes dissipées d’un coup.
15. Je ne reconnais pas la majorité de la musique que tu cites, j’ai perdu le contrôle du stéréo assez tôt, il a été hijacké par une suite de DJs et c’est parfait. Je me souviens par contre qu’au début c’était ma playlist darque geek et subitement la chanson thème de Startropics au NES a retenti dans tout l’appart, ça m’a fait plaisir.

16. De mon côté plus la soirée avançait je me retrouvais dans un coin sombre sur mon lit avec un ami cher puis sur la table de télé avec un autre pour faire mon petit emo comme d’habitude.
17. Les caresses et frenchs et ces trucs-là je n’ai rien vu comme au secondaire je comprends toujours trop tard ce qui se passe partout autour de moi.
18. J’ai retrouvé des photos sur mon appareil que j’avais laissé traîner justement pour qu’on l’utilise, et ces images ne me disent rien – j’étais ailleurs, et j’aurais voulu être partout à la fois et parler à tout le monde en même temps.
19. Danser, je n’en ai pas trop de souvenirs, sauf sur Voyage Voyage que j’ai encore en tête deux jours plus tard.

20. Je me souviens à la fin de la lumière du jour et d’une ombre qui s’agite, qui empile les bouteilles sur la table, et qui me parle doucement, une voix lointaine, et moi allongé sur le divan, dans un de mes traditionnel fucking down de fin de party quand je refuse que l’intensité se dissipe comme quand j’étais enfant à noël et que je ne voulais jamais partir et aller me coucher, je veux toujours défoncer la nuit et être le dernier survivant.
21. Il y a deux ans seulement, l’une de mes pensées récurrente triste était « je n’ai pas d’amis » alors réussir à remplir mon appart de plus d’une vingtaine de personnes et de déclencher un party dionysiaque trash malade avec plein de filles qui dansent dans mon salon, c’est pour moi une grande réussite, ça me remplit de gratitude, je remercie tout ceux qui sont venus, je suis content que vous ayez apprécié, ça me pousse à ignorer le sentiment de « plus jamais je ne referai ça » que j’ai eu en constatant les dégats et les débris le lendemain matin (heureusement j’ai eu de l’aide pour nettoyer).
22. Aussi, en me réveillant le lendemain matin j’avais la chanson de la finale de Chrono Trigger dans la tête, « To far away times ». C’est le dernier voyage de la machine à voyager dans le temps Epoch, on va reconduire nos compagnons dans leurs époques respectives, Robo dans le futur, Ayla dans le passé lointain, Frog au Moyen-Âge, Magus disparaît, ne reste que Chrono, Luca et Marle, la paix a été conquise, c’est la fin d’une longue histoire – il faut se séparer, nos compagnons nous quittent, on ne les reverra peut-être plus jamais. C’est une musique d’adieu, pleine de mélancolie, mais aussi d’espoir, ça m’arrache le cœur à chaque fois, c’est parmi les plus belles musique de jeu vidéos de tous les temps.

23. Merci pour ce texte et merci d’être passé, cher homonyme.

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Bilan de l’âge du christ

25 septembre 2012



À l’âge de 33 ans m’a vie s’est fendue et réorientée sous un angle différent. Séisme, glissement de terrain. Ma blonde est partie. J’ai vécu seul dans de grandes pièces froides, de grandes pièces vides, dans le fond du désert de Rosemont. J’ai vécu seul dans un long appartement en pente suspendu au-dessus de Villeray.

À 33 ans j’ai été injoncté, unfriendé, trahi.

Les menaces judicaires suspendues au-dessus de ma tête, les autos de police devant le collège Montmorency sous la pluie. Un message de marde sur facebook envoyé complètement saoul à 3 heures du matin pour me faire unfriender le lendemain. À 33 ans il m’a juré à trois reprises qu’il ne ferait rien mais il l’a fait quand même.

À 33 ans, j’ai participé aux lancements, j’ai assisté aux lectures, je suis resté jusqu’à la fin de tous les partys. J’ai jasé avec les auteurs, les dessinateurs, les poètes, les profs, les artistes, les comiques, les fuckés. J’ai eu des conversations, des discussions, des débats. J’ai parlé jusqu’à plus soif. Je me suis couché au lever du soleil, je me suis fait de nouveaux amis, j’ai renoué avec les anciens. À 33 ans j’ai perdu un ami important.

J’ai écrit des récits d’autofiction, des poèmes de saoulon, des notes de blogues, deux longs essais philosophiques, j’ai fait des dessins de beubittes et de monstres. À 33 ans on m’a parlé comme si j’étais un auteur. À 33 ans on m’a lu. J’ai participé à l’aventure Terreur Terreur. Je me suis engueulé dans les commentaires, j’ai assisté aux batailles des autres. À 33 ans j’ai lu mes amis.

À 33 ans je me suis fait une petite grande soeur et avec elle j’ai fini Super Mario 2, Super Mario 3 et Super Mario World, 52000 messages facebook et une cinquantaine de gueros mails plus tard. À 33 ans j’ai raconté ma vie comme une histoire, j’ai écouté la sienne de la même manière. À 33 ans j’ai squatté dans le Manoir Deluxe de la sylvidre aux cheveux verts.

À 33 ans autour de moi le malheur frappait comme la foudre. L’été triste de mes amis, l’été de l’injustice. Les corps malades, les esprits malades. Traitement de chimio, pilules d’antidépresseur, psychologues, fatigue intense, arrêts de travail, séjours à l’hôpital, crises de panique, infestation de punaises. Même les chats, mêmes les chattes ont séjourné à l’hôpital. Et moi je traîne mon oneitis.

J’ai enseigné la caverne de Platon, le cogito de Descartes, le nihilisme de Nietzsche, la liberté de Sartre. Des centaines d’étudiants m’ont entendu vociférer, m’ont vu suer et gesticuler, me beurrer de craie et pester contre mes crayons à l’encre vide. Quelques-uns sont venus me serrer la main et moi je sortais toujours de la classe en flottant un centimètre au dessus du sol, le torse brûlant, exalté, un sourire fendu à travers le visage, amoureux de ma job.

À 33 ans trois chalazions sont entrés en éruption autour de mes yeux. Trois coups de scalpel furent donnés dans mes paupières pour les retirer et j’ai marché l’oeil sous un bandage à travers les rues de Montréal. Borgne. Pirate. À 33 ans j’ai bu trop de café, j’ai mal dormi, j’ai trainé mon iPad dans le lit durant les nuits d’insomnie. À 33 ans j’ai traversé la ville à pieds d’un bord à l’autre à répétition.

À 33 ans j’ai donné un cours en plein air avec un chandail de Deleuze-Guattari, un carré rouge et un micro. Je me suis engueulé avec mon père à propos de la hausse. J’ai scandé durant mon cours dehors que mon père est riche en tabarnak.

Au Il Motore, j’ai vu the Twilight Sad collé sur le stage, j’ai headbangé devant Skeletonwitch à m’en arracher la tête, j’ai beurré un kleenex entre chacune des tounes de Radiohead au Centre Bell, perdu la moitié de mes cellules auditives grâce à Mogwai au Métropolis. J’ai fait le tour du parc maisonneuve avec The Sound, j’ai marché tête basse à Villeray avec Swans, je me suis lové au fond d’un taxi en pleine nuit avec Chromatics. J’ai donné du tip à une trentaine de taxis et j’ai rôdé les tunnels darques avec les amis de la musique souterraine.

J’ai passé des centaines d’heures devant facebook à rédiger des statuts, à commenter, à stalker. J’ai suivi l’actualité durant la grève, j’ai tenté d’être clever pour attirer l’attention. Jeter des bûches dans le poêle pour entretenir l’amitié, être hypnotisé des heures face au vide, à cliquer partout, à siphonner des likes comme si c’était de l’amour. À surveiller ce qu’elle faisait. À 33 ans j’ai gaspillé du temps et je n’ai pas lu assez de livres. J’en ai acheté des dizaines quand même et j’ai oublié ma guitare dans l’armoire.

J’ai mangé souvent hors de chez moi. J’ai oublié ma vaisselle sur le comptoir. J’ai sorti les poubelles et le recyclage, j’ai flatté mon chat. J’ai veillé sur le balcon. J’ai abandonné ma religion.

À 33 ans j’étais Drunkziak. J’ai bu davantage d’alcool que durant les dix années précédentes. De la bière. J’ai dansé saoul avec un abat-jour sur la tête entouré de dizaines d’auteurs de bande-dessinée. Du rhum. Du scotch. J’ai chanté saoul la chanson de Saint-Seiya sur un bixi avec Mathieu Arsenault. Du whisky. De la vodka. Oh combien de bixaouls j’ai piloté à travers le Plateau et Rosemont et Villeray. Du vin. J’ai vomi de la bile avant d’aller rejoindre la chambre vide de celle que je convoitais en vain. De l’hydromel. Je suis tombé en amour pour rien.

À 33 ans j’ai eu plus que ma dose de tristesse. Je suis devenu emoziak. Quelques fous rires m’ont fait tomber de ma chaise et hors du lit. J’ai eu du fonne, je me suis ennuyé, j’ai angoissé, j’ai eu de la peine, j’ai eu le rhume, j’ai éternué. J’étais seul et j’étais accompagné. À 33 ans j’étais obsédé la moitié du temps. À 33 ans je l’ai cherchée et je l’ai fui dans les rues de Villeray. À 33 ans j’ai contemplé le ventre des avions par en-dessous sur mon balcon. Sadziak, plane porn.

J’ai été soulevé par l’espoir, par le battement des casseroles dans les rues. Le tapage m’a assourdi sur Laurier, sur Masson, à travers Villeray et Rosemont. J’ai marché avec l’Anarchopanda, j’ai pété trois cuillères de bois en tapochant sur un chaudron. J’ai porté une grande pancarte « même ma chatte est contre la hausse » à travers les rues de Montréal, j’ai accompagné un ami et sa pancarte de Ewoks et leur chanson de la victoire Yub Nub, j’ai crié des slogans incompréhensibles, j’ai été transporté pour la première fois par une cause plus grande que moi. Une cause qui a vaincu, pour une fois.

À 33 ans une fille m’a arraché mes jeans dans ma cuisine, une autre m’a entrainé dans son lit. À 33 ans j’ai souvent oublié de regarder du porn. À 33 ans une fille m’a dit qu’elle n’était pas apte à avoir une relation. Un mois plus tard, elle était avec un autre. Un autre que je connais trop. À 33 ans je l’ai perdue et je n’ai pas réussi à l’oublier.

À 33 ans j’ai vu l’Islande, son soleil suspendu au-dessus de l’océan à minuit – Sólstafir, rayons crépusculaires. J’ai vu les montagnes dénudées, vertes phosphorescentes, les déserts volcaniques, les champs de lave recouverts de mousses. J’ai marché dans les hauteurs de Skógar, traversé le sable noir de Vík í Mýrdal, été ébloui par le paysage tordu de Landmannalaugar, eu le souffle coupé par la vision des glaciers en embuscade au dessus des montagnes de Skaftafell. Le bleu électrique éblouissant de la lagune glaciaire de Jökulsárlón m’a viré à l’envers et j’ai passé dix jours sans parler à personne.

À 33 ans j’ai bu du Brennivín en rigolant dans ma chambre à l’ombre de la cathédrale Hallgrímskirkja à Reykjavík. J’ai eu une crise de larmes dans une auberge de l’île de Heimaey sous le brouillard à l’ombre du volcan Eldfeld. Vestmannaeyjar blues. De cette distance je pouvais mesurer tout ce que j’avais perdu, tous ceux qui me manquaient. À mon retour j’ai été humilié par ce qui se tramait en mon absence.

À 33 ans je n’ai pas dit que l’autofiction c’est de la marde. À 33 ans j’en ai écrit et continuerai d’en écrire, encore un moment.

À 33 ans Ed Hardcore m’a dit pendant que le soleil se levait sur sa terrasse « t’es un crisse de brain mais tu te laisses trop diriger par tes émotions. »

C’était 33 ans, l’âge du christ, l’âge où Jésus fut crucifié. J’y ai survécu avec quelques cicatrices de plus, peut-être pas une couronne d’épines, peut-être pas des clous dans les paumes, mais ça a fait mal quand même, j’ai des gales, j’ai des poques, j’ai des bleus, mais ce n’est pas grave, je m’essuie, je me relève, je recommence. À 33 ans il y a eu de la lumière aussi, il y a eu les amis, et je suis toujours là.

Une bonne année? Une mauvaise?

Aucune idée, mais elle est terminée.

Comment j’ai connu Lora Zepam

31 mars 2012

Elle le raconte sur Terreur! Terreur!

Les questions de Lora Zepam (Tague II)

22 mars 2012

Je continue de me prêter au jeu de la tague en souvenir de l’âge d’or des blogues. Je commence en répondant aux questions de Lora Zepam, collaboratrice à Terreur! Terreur!, sylvidre aux cheveux verts, fille-geek meilleure que moi à Super Mario World, cheerleader en chef de Darnziak, amie.

1. Pourquoi?
a) Pourquoi : Pour-quoi, dans quel but, vers quel objectif, dans quelle direction? Quel est le sens de tout cela, vers quel déroulement se dirige l’univers, vers quel développement nos vies s’écoulent-elles? À quoi ça sert? Existe-t-il une téléologie ou tout n’est qu’accident, hasard, contigence, chaos? Où allons-nous? Nulle part? Ailleurs que vers le vide, le néant, la mort thermique de l’univers? Vers une réalisation, un accomplissement, vers la beauté, la vérité, le bien?

b) Pourquoi : Pourquoi faisons-nous cela, quelles en sont les raisons cachées, les motivations inconscientes, les causes dissimulées, secrètes, peut-on remonter à l’origine? Comment sommes-nous arrivés jusqu’ici? D’où venons-nous? Autrement qu’en jaillissant du big bang?

c) Est-ce qu’il y a une signification? Tout cela veut-il dire quelque chose? Une morale à cette histoire bruyante et furieuse?

Pourquoi – cette question se projette à l’infini vers le passé et l’avenir – mais ne peut que se poser qu’au présent.

C’est la plus belle question.

C’est la question de la philosophie.

Je n’ai pas encore de réponse.

Je cherche.

2. Où t’as mis les clés?
Dans l’entrée, dans la bibliothèque, toujours. Quand je sors, toujours dans mes poches. J’ai une phobie terrible d’oublier mes clés, de m’enfermer dehors. Ça m’est arrivé une fois. J’ai attendu ma blonde dans le parc Kent pendant trois heures, espérant à chaque lumière verte que son auto glisse dans la rue Appleton. Maintenant, j’attendrais pour rien. L’autre exemplaire de la clé, elle l’a gardé, je ne voudrais pas l’appeller pour ça. Le propriétaire a échappé sa clé dans la neige, il l’a perdu. Je serais coincé.

Ces jours-ci je passe mon temps à tout oublier et tout perdre – mon exemplaire dédicacé de Atavismes de Raymond Bock, ma tuque, mon parapluie – je suis plus distrait que jamais. Chaque fois je me dis : « ce n’est plus qu’une question de temps avant que je finisse par oublier mes clés. » Embarré hors de chez moi pour toujours. Forever alone in Rosemont.

Il y a une autre possibilité, mais j’aurais honte d’y recourir une deuxième fois. Voir question 9.

3. Quel est ton plus beau souvenir lié à l’école?
En troisième année, on était dans le local d’art plastique et je parlais tout le temps avec mon ami. Je dérangeais tout le monde et la professeure s’est fâchée, elle m’a envoyé en punition tout seul dans notre grande classe déserte. Je me souviens pas que ça m’ait choqué tellement, ou humilié. Pourtant tout le monde m’a vu partir, m’en aller seul. Je me souviens que c’était sombre dans la classe vide et que j’avais de la difficulté à voir ce que je dessinais. Le groupe a commencé a revenir dans la classe une demie heure après – je n’avais pas vu le temps passer. La prof est venue voir comment je m’étais débrouillé. Elle a pris mon dessin, est allée en avant de la classe et l’a montré à tout le monde.

— Regardez! C’est le dessin que Jean-Philippe a fait!
— Wow!
— Hein, c’est lui qui a fait ça?
— C’est beau!
— Félicitez-le!

Tout le monde m’a applaudi.

C’est à ce moment que j’ai compris que j’ai un talent en dessin.

* * *

Si j’avais fait une carrière en illustration ou comme auteur de bande-dessinée, je raconterais cette anecdote comme la naissance de ma vocation.

Il n’est peut-être pas trop tard.

Je ne me souviens pas du tout de ce que j’avais dessiné.

4. Me prêterais-tu 100$?
Si tu cesses de vouloir me prêter 20$ chaque fin de soirée où je me retrouve le porte-feuille vide par ma propre faute (c’est-à-dire à chaque fois), avec pliaisir!

(Pour les autres : Oui, pliaisir, ce n’est pas une coquille. C’est ce qu’on appelle un inside).

5. De quoi a l’air la maison de tes rêves?
Sur le bord du fleuve à perte de vue, sur la Côte-Nord. J’ai vécu dedans entre 1985 et 1989. Nostalgie. La vue, de l’autre côté de la rue, en face :

Je rêve de m’acheter un chalet sur la Côte-Nord. Ce n’est pas tant la maison qui est importante que l’endroit où elle est située. Près du fleuve, ou bien au fond de la forêt.

6. Quel est le premier show que tu as vu? Je veux des détails!
Iron Maiden, Auditorium de Verdun, 9 Février 1996. Avec mes amis Jasmin, Palardy, Mario et son cousin J. que j’avais convertis à Maiden à l’époque du secondaire. Iron Maiden dans une petite place comme ça, comment ça? Ils ne font pas toujours le centre Bell, eux autres? Parce que dans ce temps-là, c’était une période creuse, au milieu des années 90 le métal déclinait en popularité, c’était l’époque du grunge, du pop punk, de d’autres affaires qu’on appellait en gros « l’alternatif », le métal n’était plus cool du tout (en fait, il ne l’a jamais été, sauf pour de mauvaises raisons). Mais surtout, le chanteur Bruce Dickinson avait quitté le groupe, Maiden en arrachait, ils venaient d’embaucher un nouveau chanteur, Blaze Bayley, loin de faire l’unanimité, c’était la tournée de l’album The X Factor, album controversé, lent, sombre, torturé, presque léthargique, à la production douteuse (Allmusic lui donne 2 sur 5, pour vous donner une idée).

Ce n’était pas grave. J’acceptais tout cela avec résignation. J’avais commencé à écouter Maiden en 1993 alors que Dickinson venait de partir – pour moi, son départ était un simple fait. Je me concentrais sur le fait que j’allais voir Steve Harris en personne. Iron Maiden, après tout, c’est lui. Il a écrit toutes mes chansons préférées. Pour moi, Maiden était vivant et j’allais enfin voir le seul groupe que j’avais écouté de tout mon secondaire 5. Des mois à se repasser Powerslave en boucle, à user mes cassettes de Piece of Mind, Somewhere in Time et Seventh Son of a Seventh Son. Complètement anachronique, en retard de 10 ans, obsédé comme seul un geek peut l’être.

On était jeunes. 17-18 ans. Un peu intimidés par les hordes de métalleux hirsutes et saouls, plus vieux que nous, on s’est installés dans le fin fond de la salle, dans les gradins. On était loin, mais on voyait assez bien, rien ne nous cachait. On était énervé. On criait avant que ça commence : « Maiden! Maiden! Maiden! »

Bayley était enragé, aggressif, comme s’il voulait prouver quelque chose, prendre sa place, nous faire oublier Dickinson. Il avait l’air fâché, serrait les poings, comme s’il menaçait la foule. Quand on a l’a revu au show de la tournée de Virtual Eleven, deux ans plus tard, il était devenu bedonnant, il portait une casquette à l’envers pour cacher sa calvitie, il avait l’air absent, ça ne fonctionnait plus – Dickinson a fini par revenir. Mais en 1996, Bayley était en feu, et mes amis et moi on trippait comme des malades. Steve Harris courrait partout, Gers faisait le singe, Murray souriait jusqu’au fond de la salle, on ne voyait pas Nicko McBrain caché derrière son drum, mais il défonçait la place. On capotait! On headbangait, on chantait les refrains ensemble, Palardy « chantait » même les solos si fort qu’il enterrait le groupe dans mes oreilles. Pas grave! J’étais heureux de voir mes amis tripper autant, je me disais que c’était de ma faute, je leur avais passé mes cassettes, j’étais fier.

J’ai hurlé les paroles toute la soirée de toute mes forces. Je les connaissais toutes par cœur – j’avais tout soigneusement étudié. J’ai complètement perdu la voix pour trois jours. Dans le métro je ne pouvais plus dire un mot à mes amis. En embarquant dans le wagon, j’ai entendu « Ouin, tsé, Dickinson, c’est Dickinson… » J’ai fait la sourde oreille. Personne n’allais gâcher ma soirée.

J’ai vu Maiden sept autres fois ensuite, souvent avec les mêmes amis.

* * *

J’ai un bootleg vidéo VHS en ultra mauvaise qualité de ce spectacle, quelque part chez mes parents, je le réécouterais bien, je pourrais faire une contribution à l’humanité et téléverser ça sur youtube.

7. Quel est ton animal préféré? Pourquoi?
Le chat. Je n’ai pas le choix. Je vis chez lui :

Il s’appelle Chi. Il va bouder si j’ose dire autre chose.

8. Mangerais-tu ton animal préféré?
Jamais (hamah). Je ne mange plus d’animaux. Sauf les poissons, parce qu’ils sont laids et méritent de mourir. Ou parce qu’un parasite extraterrestre logé dans mon lobe temporal réclame sa dose hebdomadaire de mercure pour survivre.

Ou parce que je suis faible. Mais j’en mange pas souvent. Pardon.

9. Oserais-tu me raconter un moment gênant?
Oui, mais je suis un peu gêné.

À Côte-des-neiges, notre laveuse et sécheuse étaient dans le sous-sol du bloc. Il fallait passer par le solarium pour y aller, puis descendre un escalier étroit en colimaçon. Un journée, en remontant avec mon panier vide, je réalise que la porte du solarium est verrouillée. Le propriétaire, quand il avait posé les plastiques sur les fenêtres, avait appuyé sur le bouton pour que la porte se barre automatiquement. Je viens de m’embarrer en dehors de chez moi. Je suis prisonnier du solarium. Dans la cuisine, la musique continue de jouer à tue tête – je venais de partir un album de mp3, il y en a pour 10 heures là-dedans. Par la vitre je vois le chat qui miaule, il veut rendre visite à sa litière, qui pue derrière moi dans le solarium. C’est l’hiver, la pièce n’est pas chauffée. Il fait froid. Je suis en pantoufles, mon chandail et mes jeans sont couverts de poils de chats. Je n’ai pas encore pris ma douche, je suis sale, échevelé, pas rasé. Il est 9 heures le matin, ma blonde est au travail, ne reviendra pas avant 17 heures. Je dois partir au travail à 13h.

Je ne peux pas sortir comme cela – je n’ai pas mes clés, pas de porte monnaie, habillé tout croche. Je descend chez le propriétaire qui habite en bas. Il va m’aider. Je cogne. Personne ne répond. Il n’est pas là. J’ouvre timidement la porte du garage, ne sachant que faire d’autre. Je me promène, tourne en rond, réfléchi. Il y a un vieux téléphone à roulette dans le coin de l’établi! Je pourrais appeler ma blonde. Mais elle ne voudra pas rentrer pour ça. Elle ne peut quitter son travail pour une raison aussi stupide. Traverser la ville pour venir ici lui prendrait trop de temps. Je ne sais pas quoi faire, je me sens con.

J’appelle le 411, demande le numéro d’un serrurier. Je me force pour le retenir par cœur, je n’ai pas de crayon pour le noter. J’explique la situation en me sentant profondément stupide. Le monsieur trouve ça comique, au contraire. Ça semble arriver tout le temps. Je lui dit de ne pas oublier de passer par en arrière. J’attends. Longtemps. Il fait trop froid dans le solarium, j’attends en bas, dans le garage chauffé. J’entends la sonnette de l’entrée. Il ne m’a pas écouté! Je pars à courir. Je sors dehors en pantoufles. Il y a de la neige, des plaques de glace. Je suis en petit chandail plein de poils de chat. Je fais le tour du bloc, arrive en avant. Fais signe au monsieur – c’est par ici!

Il me suit, monte dans le solarium, sort ses outils. Rigole un peu. Démonte la serrure. Ouvre la porte. Remonte la serrure.

Me refile une belle facture d’une quarantaine de dollars, encore avec le sourire aux lèvres. Je me sens niaiseux, mais je suis étrangement content. Soulagé. Aucun problème que l’argent ne peut régler.

J’entre chez moi et éteint enfin la maudite musique. Chi se précipite dans le solarium.

Depuis ce jour, j’ai la phobie de m’embarrer dehors.

10. Quel est le sens de la vie?
Voir question 1.

Je disais ne pas avoir de réponse. Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai une sorte de réponse provisoire, rafistolée tout croche, qui me permet de vivre.

Je la résumerais ainsi :

Nous sommes ici pour s’éveiller avant qu’il ne soit trop tard.

11. Si je te rembourse pas les 100$ que tu m’as prêtés, tu fais quoi pour les ravoir?
Rien. Je te les donnes.

* * *

À venir :
– Les questions du Prince Stéphane Ranger (Tague III)