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Le marais que-personne-n’en-est-revenu

14 octobre 2012

Les jeux de Jean-Philippe, 10 ans 
Première partie

Je suis né nostalgique. J’ai eu une trop belle enfance, une enfance barbapapa, comme dit Sophy. Je suis tourné vers le passé, je vis en permanence avec la mélancolie, avec une impression de perte. Alors parfois j’essaie carrément de ressuciter mon enfance, je retourne chez mes parents et fouille dans mon vieux stock geek. Pas mal de gros bacs de plastique verts et bleus, des garde-robes et des bibliothèques débordants de bande-dessinées, de livres, de jeux vidéo.

Le passé est 8-bit et je veux encore une vie 8-bit avec des gros pixels.

À l’âge de 10 ans, en 1989 à Port-Cartier, je programmais des petits jeux sur mon Commodore 128. La machine dort maintenant à Nostalgieville. Vendredi passé, je l’ai réveillée de son hibernation. J’ai tout rebranché. J’étais dû pour une plongée dans le passé.

À l’époque, j’ai commencé la programmation de dizaines de jeux différents. Je n’en ai achevé qu’un seul. Son titre? Le marais que-personne-n’en-est-revenu. Jean-Philippe enfant massacrait la syntaxe.

J’étais geek déjà, mais pas un geek de mathématiques, de logique. Mes jeux ne sont que du texte, du texte, du texte. Des histoires. Je me prenais déjà pour un écrivain. Je m’inspirais des livres dont vous êtes le héros que je dévorais à l’époque. Ces jeux sont des aventures.

On va regarder ça ensemble? On descend dans le sous-sol?

* * * *

C’est le commodore 128! Je le sors du bac de plastique bleu : woah, l’ordi est devenu jaune! En vieillissant, nous aussi on va jaunir. Je le branche, j’espère que ça marche encore.

* * *

Ouaip. L’écran vert et gris, si familier, apparaît. Le lecteur de disquette fait son bon vieux ra-ta-ta-ta-ta-ta-tat de motoneige qui démarre dès qu’on flippe la switch à on.

Dans le fond du garde-robe de ma chambre je retrouve mes vieilles disquettes, les plus précieuses : Programmes de J.P.M. et Jeux de J.P.M. À l’endos de la première se trouve des tas de petits programmes inachevés auxquels je donnais des noms temporaires comme MOUER.PRG, POULICHE.PRG, ARAFATTE.PRG, TICUL.PRG, TIPET.PRG, LA RIBOULDINGUE.PRG, HILARON TALON.PRG, JOIL VERT.PRG, WACHIER.PRG. Quelque part là-dedans, MARAIS.PRG. 78 blocks. C’est gros! C’est ça!

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Impossible d’oublier la formule magique nécessaire pour lancer un jeu. Abracadabra!

Load! Parenthèse! Marais! Parenthèse! Virgule Huit! Virgule Un! RUN! Ça roule!

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Les deux bandes en haut de l’écran, c’est inspiré des couvertures des livres dont vous êtes le héros, bien sûr. Ma compagnie de jeu était super originale : Super-Software! C’est dont ben super! J’ai hâte! Je suis tout énervé! Que l’aventure commence!

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Bon, un menu. Je tape sur 1, 2. Il ne se passe rien. Je n’ai pas pris le temps de faire des instructions. Pour qui? Personne ne jouait à mes jeux. Je les fabriquais pour moi seul et jouais tusseul avec moi-même. Tant pis pour les autres, on n’attends pas après eux, on se crée nos propres mondes imaginaires interactifs et on s’amuse avec tusseul. C’est de même que ça marche.

Le 4 fonctionne, par contre. Si on entre le bon code, on peut sauter à la fin du jeu. Comme dans Megaman, que je connaîtrai pourtant plus tard.

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Avant de se lancer dans l’aventure, il faut créer son personnage.

Ici j’ai pris un guerrier, mais je me suis souvenu plus tard que j’ai toujours eu de gros préjugés contre les monsieur muscles. C’est impossible de gagner si on prend le guerrier. Faut prendre le magicien. Être puissant en force ne marche pas. Faut être puissant en magie. Les screenshots plus tard on été pris avec Darnziak le sorcier.

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Première étape! Le jeu est divisé en trois étapes, avec des couleurs de fond d’écran différentes. Jean-Philippe s’occupe de l’ambiance. C’est déjà plus important que tout le reste. Ouais, parfois les photos ne sont pas terribles. Le commodore 128 roulait sur une espèce de  télé, pas un moniteur. C’est pas facile à photographier. Quand le titre apparaît, un petit jingle musical joue, une superbe composition créée en alignant des notes au hasard. Ça sonne n’importe comment, ça sonne le n’importe quoi et c’est beau.

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Pour profiter de l’aventure pleinement, il faut lire tout le texte. Il y a de quoi se délecter. Vous verrez. Chers aventuriers.

Il y a pas mal de bifucations dans ce jeu. J’aime les bifucations. Allons à gauche pour commencer.

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Déjà de l’ultra-violence et on a besoin de rien faire, le jeu s’occupe de tout massacrer pour nous. Ça, c’est du service! Et puis voilà un paquet d’items qui serviront à rien. Emportons-tout. On ne sait jamais. De toute manière, ça se fait tout seul. Le jeu prend soin de nous. Prenons à gauche encore.

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Une énigme! Des mots mystérieux cachés! Qui apparaissent parce qu’on trouve automatiquement la poudre magique avant d’arriver là, how convenient. Le médaillon c’est l’item pour finir le jeu. Essentiel. Après une petite pause, le texte continue de défiler :

Baon, ça y est. Déjà un cul de sac. Déjà obligé de recommencer. Il doit nous manquer un item pour traverser la rivière. Retour au début. Je ne remettrai pas l’image. Disons qu’on fait une autre tentative. Disons qu’à partir du début, on prend l’embranchement du milieu.

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Oh yeah, une mort gratuite brutale sans prévenir! Tout jeu d’aventure qui se respecte doit en contenir des dizaines. Ici je trahis mon daltonisme sévère. Un tigre bleu à rayure jaunes qui roronne? J’aime bien la veine sanguinaire. C’est ma veine préférée, bien sanguinolente. On recommence.

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Essayons à droite, maintenant.



Le jeu est stupide, au lieu de garder en mémoire une valeur qui prouve qu’on possède bien une épée magique, il nous le demande. Nous invitant gentiment à tricher. Je n’ai pas de foutue épée magique mais je n’ai pas envie de crever, on va dire que j’en ai une. Je tue des chimpanzés au cerveau d’humain (comment j’ai fait pour le savoir, je leur ai ouvert le crâne?) et je me retrouve l’épée pleine de sang d’orque. L’épée est magique, c’est clair. Conversion du sang. À moins que ce soit le sang séché des orques du premier chemin de tantôt, où j’étais retourné aussi durant cette partie. OK, je prend à droite.

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Encore une belle bifucation. J’adore les bifucations. Et les petits dragons bleus. Bon, je vais retourner à la rivière maintenant. C’est le dernier chemin qu’il me reste à emprunter.

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Merci petit dragon! J’aime la phrase « Vous êtes un peu triste de perdre votre petit ami. » Il y a de l’émotion dans ce jeu, oui monsieur. On continue.

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Consoler un petit suisse. C’est ça, les aventures rocambolesques de Darnziak le magicien. Prendre soin des petits animaux de la forêt. Notez que le petit suisse est votre ami. Fin de la première partie.

* * *


Le jingle rejoue. On a survécu jusqu’à la deuxième partie! Il y aura moins de texte. Ce sera plus court. Je commençais à me tanner.

* * *

Le jeu énumère les items accumulés jusqu’à maintenant, la preuve que je savais comment programmer un inventaire. Je savais donc vérifier si on possède une épée magique ou non. Ah et puis, tant pis. À ce moment du jeu un son ressemblant à un sifflet se fait entendre. J’avais programmé ça en tapant des valeurs sonores au hasard, encore. Création aléatoire.

* * *

Aon, c’est émouvant! Retrouvailles avec le petit dragon qui pleure! Je pleure aussi devant mon écran! Je cause un court-circuit dans le commodore 128! Un peu de boucane électronique s’échappe! Je suis ému, je suis joyeux. OK, on continue. Encore l’épée magique. On va dire, encore, que je l’ai. On va toujours dire ça. Je tue les gnomes. C’est petit, des gnomes. Ça ne fait pas long feu, des gnomes.

* * *

Ça sent le piège! Mais je suis curieux, je vais aller voir. Je trouverai peut-être l’épée magique! Je vais peut-être finir par pouvoir arrêter de tricher!

* * *

Ça m’impressionne pas mal, ça. T’étais pas fou, petit Jean-Philippe. Je viens de me souvenir : quand on est un guerrier, on lit la formule à haute voix parce qu’on est cave, et on meurt sur le coup. Les caves lisent à tue tête. Les intelligents lisent dans leur tête. Je le savais déjà. On continue.

* * *

Déjà la fin. J’essaie la clé numéro 4, complètement au hasard.

* * *

La bonne clé du premier coup! Miracle! Bien sûr, toutes les autres conduisent à une mort instantanée et on est pogné pour recommencer du début encore. Super. Entrons dans le repaire de Mandrake. Peut-être pourra-t-on en revenir, de ce marais.

Le lecteur de disquette démarre. RAT-TA-TA-TA-TA. Comme une mitraillette. La troisième partie du jeu est dans un autre fichier. Celui-là devenait trop gros pour la mémoire de hamster (des petit suisse?) du Commodore 128.

* * *

Il fait noir, là-dedans! On voit le reflet d’un vieux prof de philo dans l’écran. Mon commodore 128 est hanté.

* * *

Comme au début de la deuxième partie, le jeu nous résume notre inventaire. On a pas mal de stock! Ça sert à peu près à rien!

* * *

J’éteins la lumière dans la chambre pour prendre de meilleures photos et pour mieux ressentir les ténèbres du repaire de Mandrake.



Euh. Je me souviens que plusieurs portes mènent à une mort directe. Mais je ne me souviens plus lesquelles. On va y aller au hasard. Comme pour la clé de tantôt, essayons la pièce numéro 4.

* * *

Argh. Du texte rouge! Je suis mort avant même de le lire.

« Maintenant il y a treize vampires dans la salle numéro 4. » Ça, c’est brillant. Je flatte les cheveux du petit Jean-Philippe. Il a un bel avenir devant lui. Mais moi, je suis obligé de recommencer. Je suis mort en tant qu’humain. Merci pour le mot de passe.

* * *


Quequoi? Ah oui. Comme la dernière partie du jeu est sur un autre fichier, le programme ne peut pas retourner au menu. Alors la troisième partie recommence tout de suite. Un compromis. Je m’étais dit, dans le temps : c’est pareil comme rentrer le code, de toute façon. Ça va plus vite de même. Et puis anyway, il n’y a que moi qui joue. Alors.

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Allons dans la salle 2.

Après le simili-latin, le pseudo-espagnol-italien-espéranto. Un polyglotte. C’est ça que j’étais en 1989, mesdames et messieurs, avant que la vie et le nintendo me fassent tout oublier. OK, on a la clé de la salle 1. On va y aller.

* * *


Une gousse d’ail, mais à quoi cela peut-il servir, hein, qu’est-ce que t’en penses, petit Jean-Philippe, hein? D’après toi?

* * *
Retour à la salle 4!

Bingo! Fumée de vampire! Vaporisateur de vampire! Mais qu’est-ce ça donne? Rien. Rien pentoute. Je semais des fausses pistes à tout vent. Petit garnement. On continue. Quelle pièce on essaie? La cinquième? Pourquoi pas?

* * *

Parce qu’il y a du texte rouge. Oops.

Bon, on est pas prêt pour battre le boss de la fin. Le médaillon, c’est pas suffisant. On va aller voir dans les autres pièces. D’un coup que. Essayons la septième.

* * *

Ah merde c’est rouge! Dead!

Death by crocodiles! Un peu d’Indiana Jones, on dirait. On, on essaie une autre porte. Six?

* * *

Je n’ai jamais aimé les maths, mais il fallait bien faire semblant de ploguer une petite énigme mathématique. Si t’échoue, t’es mort. Je réussi aisément ce difficile calcul. Fiou.

* * *

Numéro 9?

5000 poignards! Voilà ce qu’il faut pour tuer Mandrake. Je m’en souviens. Il ne paie rien pour attendre. On retourne dans la salle 5.

* * *

Baon! Voilà! Souffre, espèce de méchant sorcier pas fin!

* * *

Tirer rapidement 5100 poignards? Comment? Avec une catapulte? Une mitraillette à poignard? Et Mandrake reste là figé comme un imbécile à encaisser vos projectiles? Debout jusqu’à la fin? Push it to the limit? On dirait bien. Il finit par crever. C’est un tryomphe. Le grand Darnziak a vaincu.

Fin. Pas mal brutal. C’était plus divertissant de mourir. Mais ça y est, j’ai fait le tour de la cassette, le tour de la disquette, j’ai survécu au marais, je suis revenu du marais que personne n’en est jamais. C’est tout.

La prochaine aventure? Il y en aura d’autres. Je les raconterai dans la prochaine entrée de la série « les jeux de Jean-Philippe, 10 ans. » À la prochaine.

* * *

Post Scriptum.

Le tout dernier fichier sur ma disquette Jeux de J.P.M., le dernier que j’ai programmé et inscrit avant d’oublier pour toujours comment faire, c’est un certain MARAIS2.PRG. Je n’en avais aucun souvenir. Quoi, une suite au marais? LOAD « MARAIS2 »,8,1. RUN. L’écran devient noir et le texte ci-dessous apparaît.

C’était sûrement en 1989. Je n’habitais plus Port-Cartier. J’avais onze ans. J’avais déjà compris des choses.  J’avais appris à manier le « dont ». Ce n’est pas qu’on ne peux pas revenir du marais. J’avais vaincu Mandrake. C’est surtout qu’on ne peut pas y retourner. En 2012 à 34 ans dans la chambre de mon frère dans le sous-sol chez mes parents j’essaie de revenir en arrière, de retourner au marais que-personne-n’en-est-jamais-revenu. J’essaie de ressusciter mon enfance. J’essaie de retourner dans le temps. Je ne peux pas.

À 11 ans j’étais sage. Déjà celui qui avait programmé le marais me paraissait lointain, il avait vécu il y a bien des siècles dans une autre vie, une vie perdue. J’ai dû composer ce texte à l’automne 1989, à Boucherville, sur la rive-sud. La nostalgie de la Côte-Nord était vive. J’avais perdu mes amis. Je venais d’entrer dans une nouvelle école où je ne connaissais personne. Je passais mes récréations à marcher seul autour des terrains de ballon chasseur, la morve au nez, les yeux mouillés. J’apprenais à être Emoziak. Ça n’a pas duré. Je me suis fait de nouveaux amis. J’ai cessé d’être nostalgique de Port-Cartier.

Le petit Jean-Philippe me parle à travers les années et me dit de me détourner du passé, de faire face à l’avenir.

L’univers est vaste
il est inévitable
qu’un jour
on se retrouve
seul.

Tu espère
une nouvelle
quête
en fouillant le passé
ce n’est pas ici que
tu vas la
trouver.

Poursuit ton chemin
avec courage
détermination
espoir
utilise toutes
tes forces
tu trouveras
ta voie

Tu seras
récompensé.

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Ce qui remonte à la surface I : L’amitié

19 février 2012

Durant une période de transition, il est plus facile saisir sa vie dans les grandes lignes – au contraire des époques glaciaires de stagnation dans la routine, où tout devient opaque à force d’immobilité. Quand tout est cassé au moins les choses se déplacent.

Pour voir plus clair, je n’ai pas de travail d’introspection à faire. Nul besoin d’agent gouvernemental mandaté pour descendre dans l’escalier de l’inconscient. Je n’ai qu’à rester au bord et observer ce qui remonte à la surface. Les concepts échouent sur le rivage, il suffit de les ramasser.

De ma vie en février, j’ai recueilli trois idées.

Commençons par la première – les autres seront pour des textes ultérieurs.

1) L’amitié
« Tu vas devoir te retrouver », m’a-t-on dit, après ma rupture. « Tu devras te demander qui tu es en dehors de ta relation ». Sur le coup, j’étais surtout un gars qui ne savait pas cuisiner. Pour le reste, j’avais le sentiment de savoir qui j’étais – d’avoir identifié mes forces et faiblesses depuis longtemps. Retrouver quoi, au juste? La solitude? Je ne voyais pas autre chose.

Pourtant, on avait raison de me dire cela. Je suis effectivement en train de retrouver des aspects de moi négligés. Je n’ai pas eu à les chercher. « L’ancien moi » est revenu par lui-même. Plus rien ne le retiens. C’est comme retrouver en dessous de son lit un objet précieux qu’on a oublié d’avoir perdu. Je retrouve ce que j’étais, sur le rivage.

L’ancien moi qui ressurgit me dit clairement ce qui compte le plus pour lui. Il effectue un déplacement parmi mes valeurs. Il me dit ceci :

« Va voir tes amis. Va t’amuser. Va discuter avec eux. Parles-leur : sur facebook, par courriel, par téléphone, mais surtout, invite-les chez toi, ou sort les voir. »

Et je lui obéis.

* * *

En couple, tout cela s’était résorbé. Il est difficile de savoir pourquoi, et je ne veux blâmer personne d’autre que moi-même. C’est une forme de décision que j’ai prise, de manière obscure. J’ai décidé de laisser l’amitié s’étioler et disparaître de ma vie. Je n’en formais plus de nouvelles depuis des années. Je ne chercherai pas ici ce qui s’est passé exactement – ce serait de l’introspection, je ne veux pas creuser mais seulement attraper ce qui apparaît.

Une seule chose : en couple, le schéma standard d’une rencontre amicale est ceci : « organiser un souper avec un autre couple, une fin de semaine, avec quelques bouteilles de vin. » Cela implique le restaurant, ou de cuisiner toute la journée. Deux gars, deux filles, discussions autour d’une table. Je n’ai jamais trop aimé ce genre de truc. Nous n’étions pas à l’aise là-dedans, ni elle, ni moi. Pourtant, je ne me permettais plus grand chose d’autre. Oh, je voyais bien quelques gens de temps à autre, souvent dans des événements sociaux, des gens que j’appelais « des amis », mais cela restait épisodique. Je sentais que ce n’était pas cela, l’amitié. Il manquait quelque chose.

Je n’invitais personne chez moi. Je n’allais jamais prendre un café avec quiconque. Je n’allais chez personne. Personne ne m’appelait, je n’appelais personne. Je ne recevais plus de message facebook, je n’avais plus aucune correspondance par courriel. Je ne voyais que mes collègues au travail et ma blonde chez moi.

Mes seuls vrais amis étaient à Québec et je les voyais rarement. Pourtant, deux ou trois fois par année, je sentais qu’il était temps pour moi de partir seul, de prendre l’autobus interurbain, et d’aller les voir. Payer cher juste pour aller discuter avec des gens, que cela est improductif, non? Inutile? Inefficace?

De mon retour à Montréal en 2005 jusqu’à tout récemment, j’avais l’impression de ne pas avoir un seul ami véritable en ville.

* * *

Dans ma hiérarchie de valeurs enfantine, mes amis étaient pourtant au centre. J’avais toujours au moins une amitié en cours, quelque part en suspens au dessus de ma tête. Une amitié à poursuivre, à faire. Une amitié comme une histoire qui se déroule, qu’il faut continuer, dont on veut connaître le prochain épisode. Quelque chose d’inachevé. Quelque chose de vivant, qui a besoin de moi. Une sorte de lien, de correspondance, une continuité. Se sentir relié à distance. C’est constamment avoir envie de voir ses amis, c’est être toujours en train de planifier de nouvelles rencontres – une soif, une urgence. C’est créer sans arrêt des occasions, ou saisir toutes celles qu’on nous présente. C’est l’idée qu’il va de soi – autant chez moi que chez l’autre – que ça nous tente de nous voir, qu’il faut se voir, dès qu’on peut. Presque une forme d’obligation morale. Ne pas oublier cela, ne pas le négliger, le placer en priorité. Des rencontres avec une tonalité toute différente : ce ne sera pas une occasion unique, c’est la suite de celle qui précède, cela se poursuivra. L’amitié peut se poursuivre toute une vie.

Tout cela était disparu. La première belle nouveauté, dans ma vie en 2012, c’est le retour de l’amitié de ce type – identique à celles de mon enfance et adolescence. L’amitié d’avant le couple, son véritable concept. Son retour à sa place, au sommet de ma hiérarchie de valeurs personnelles. L’ancien moi me dit : c’est plus important que le travail (que pourtant j’adore), plus important que la philosophie et l’art (qui pourtant me passionnent). Certainement plus important que mes conditions matérielles de vie, ma sécurité financière, l’instinct de conservation. Je suis d’accord avec cette idée remontée de loin. Voilà ce qui me convient. Voilà comment ma vie doit être organisée pour que j’y sois à l’aise, pour ne pas vivre dans l’incessant manque ou l’impression tenace d’oublier de faire quelque chose de très important. L’amitié est la plus belle source d’intensité dans ma vie en ce moment – la plus belle possible, je crois.

Comment l’amitié est-elle réapparue? Pourquoi subitement ai-je des tas d’amis qui ont envie de me voir, que j’ai envie de voir? Difficile à dire. Quelques pistes : je me sens plus ouvert que durant la période précédente. Je n’ai rien à cacher, ni rien à conserver pour une personne unique. On peut être trop fidèle, lorsqu’on est en couple : se réserver entièrement pour une personne, ne plus se partager avec les autres, se refermer sur un cocon étanche, bien au chaud. Mais quand la communication se bloque dans le couple, quand on ne peut plus se confier à sa blonde, quand on est incapable de parler contre elle à l’extérieur parce qu’on l’aime… alors ce qui est le plus central, le plus intime, reste paralysé à l’intérieur, on ne peut plus rien dire à personne, on fige. On bloque. Je ne pouvais même plus me parler à moi-même dans mon propre journal. Je vivais dans le non-dit, au point d’arriver à me cacher des choses complètement – à vivre dans le déni. Étrange situation pour quelqu’un qui a passé des années à trop ressentir l’impact du monde sur sa conscience – voilà que des pans entiers, trop souffrants, tombaient dans l’obscurité. Je ne voulais pas y penser, je n’arrivais même pas à y penser. L’amitié ne peut pas prendre sa place, là-dedans. Comment être ami avec quelqu’un, si on est si fermé, replié sur soi à ce point?

Maintenant toutes barrières ont éclaté et je suis ouvert. Je peux raconter tout – souffrances comme joies, passé comme présent. Mais plutôt que de faire de moi quelqu’un de négatif, au contraire la chaleur revient, l’humour revient, la joie revient. J’ai perdu en chemin presque toute ma colère, je n’ai presque plus de frustration. Il m’en reste des traces ténues qui s’évaporent tranquillement. J’ai encore des attaques de tristesse, mais je ne suis plus crispé, compact, coincé. Je laisse passer les courants d’air. Peut-être qu’on le sens : je suis disponible, je suis capable d’être présent dans la vie de quelqu’un d’autre, rien ne me retiens ailleurs, je suis capable d’être.

On dirait que certains n’attendaient que ça pour avoir envie d’être mon ami.

* * *

Je suis particulièrement heureux du retour dans ma vie d’une activité disparue depuis mon adolescence : jouer à des jeux vidéos avec des amis. J’ai en ce moment, en cours, trois parties dans trois jeux avec trois amis différents : New Super Mario Bros. Wii, Super Mario World, Megaman 9.

Après une première soirée de jeux avec un ami dans mon appartement nouvellement vide, après avoir passé la soirée à éclater de rire après des morts à répétition à New Super Mario Bros. Wii, après avoir lancés des cris de triomphe à chaque réussite, lancé des blasphèmes effroyables et les lancé les manettes sur le divan, je me suis dit, profondément étonné, les larmes aux yeux comme enfant : « Mais pourquoi me suis-je privé de ce plaisir si intense pendant de si nombreuses années? Pourquoi avoir permis que le fonne disparaisse de ma vie? Parce qu’un adulte doit travailler et s’occuper de choses sérieuses? Parce que le jeu est improductif, une perte de temps? Je n’ai jamais cru cela pourtant. » C’était comme un noël d’enfance, un épisode de pure joie intense.

Durant la période précédente, je jouais aux jeux vidéos clandestinement. Je jouais sur des consoles portatives, les écouteurs dans les oreilles, presque en cachette, sans en parler à personne. Je jouais seul.

Mais le vrai jeu, c’est avec un ami – sur le divan à gueuler comme des maniaques après la télé.

* * *

Les amitiés adultes sont bien plus riches que celles de l’enfance et de l’adolescence. Elles ont lieu à de multiples niveaux de profondeur. Il y a les conversations sur le travail, les projets artistiques, la philosophie, la musique, la vie amoureuse, il y a les correspondances par internet, les sorties. Il y a aussi les jeux vidéos. Les souper de couple autour d’une bouteille de vin m’emmerdent. Allons marcher, prendre un café, jasons toute la nuit assis sur le lit, racontons-nous nos vies dans le détail deux trois fois, jouons à Super Mario World. Disons tout et faisons tout.

* * *

Les amis nous acceptent comme nous sommes parce qu’ils n’ont pas besoin de supporter nos mauvais côtés – nous ne pouvons leur nuire. Les amis ne peuvent pas me reprocher ma négligence, ma procrastination, ma mauvaise humeur le matin. Pour nos amis, nous réservons ce que nous avons de meilleur en nous.

En bonus : avec des amis, tu obtiens d’autres amis. Le cercle s’élargit.

* * *

Je rencontrerai une autre femme, éventuellement. Je vivrai à nouveau en couple. Mais la leçon que cette période de ma vie m’offre, c’est de ne plus jamais négliger l’amitié. Ne plus jamais la laisser disparaître de ma vie.

* * *

Si je sens enfin que ma vie prend un autre tournant, qu’elle s’oriente à présent vers le haut,  comme une plante qui se déplie en cherchant la lumière, c’est grâce à vous. Votre amitié me rempli d’enthousiasme, me comble, je me sens accepté, aimé et vivant. Je vis seul, mais je me sens moins seul qu’à bien d’autres périodes de ma vie – je sens que vous êtes là, pas trop loin, et qu’on se reverra bientôt.

À mes amis, anciens, nouveaux, futurs : merci.