Archive for the ‘Littérature’ Category

Fais de chaque livre que tu lis un événement, une cérémonie

17 juin 2015

rouge

Mon père d’un geste brusque a fait tomber la bouteille de vin sur la table, le liquide a jailli jusqu’au livre que j’avais laissé traîner à mes côtés, Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy. Après avoir lu le livre, la couverture maculée de taches de vin rouge me paraît appropriée.

C’est un livre sanglant.

Avant de le lire pour me préparer j’ai regardé à nouveau The Shining sur ma mégatélé.

Lorsqu’il raconte qu’il embrasse une fille pour la première fois au son de Unknown Pleasures de Joy Division en boucle sur auto-reverse, j’aperçois mon chandail de Unknown Pleasures étendu sur une chaise de la cuisine, je démarre l’album sur le stéréo et je chante dans mon salon. « When will it end? When will it end? »

Lorsqu’il parle « d’alcooliques défoncés au Cutty Sark » je sors ma bouteille de Cutty Sark Prohibition Edition et je me verse un dram que je dépose à côté du Blue Ray de Boardwalk Empire.

Lorsqu’il parle des adolescents qui ont commis des tueries et qui avaient lu le livre Rage de Stephen King, je me dis que je suis peut-être un peu trop influencé par mes lectures.

Lorsqu’il raconte ses adieux déchirants à sa mère en lui faisant écouter la chanson Ekki Múkk (Sans un bruit) de Sigur Rós, je pense à l’après-midi que j’avais passé à Vík í Mýrdal en Islande en Août 2012, assis dans le sable volcanique noir sous les nuages lourds le cœur encore scrap à attendre l’autocar en écoutant l’album Valtari sans bouger du début à la fin.

« Nous retenons notre souffle

Aussi longtemps
Que nous y parvenons
Nous fermons les yeux
Nous nous bouchons les oreilles
N’entendons pas un bruit »

Puis après avoir terminé le livre je pars la chanson sur mon ordi pour chercher un vieux courriel resté sans réponse qui racontait un second passage dans le même village.

« Draugnim en Islande
La dernière journée de mon voyage en Islande j’ai pris un tour guidé vers Jökulsárlón, la lagune glaciaire. C’est loin de Reykjavík. L’autocar a mis plusieurs heures à revenir de là-bas. Au moins cinq. Il faisait très mauvais. La pluie tapissait les vitres. On arrivait à peine à distinguer les montagnes nues d’Islande, le paysage s’effondrait, étouffé par des nuages presque noirs. Le ciel était aussi agité que la mer, les nuages se déplaçaient à toute vitesse. Derrière la pluie défilait un désert de sable noir formé par l’alluvions des glaciers, et des rivières trop blanches, phosphorescentes. Je gaspillais des pensées désespérées à propos d’une fille. Éclairé par mon iPad devant moi dans la pénombre de l’autocar, je lisais un très long e-mail que j’avais reçu durant l’après-midi, auquel j’ai répondu assis à une petite table dans le dépanneur, durant l’arrêt de Vík í Mýrdal, en mangeant un sandwich au saumon. Pendant que j’étais aux toilettes, les autres voyageurs sont entrés dans le restaurant, puis la caissière a fermé un rideau de bois. « Closed. It’s too late. » Je suis resté seul dans le dépanneur, à l’écart. Une heure d’arrêt, puis nous sommes repartis. C’était maintenant presque la nuit. Mes vêtements étaient encore trempés après ma marche sur le glacier à Skaftafell, j’ai à nouveau suspendu mes bas sur un siège pour les faire sécher. Il faisait chaud dans l’autocar mais je frissonnais, je craignais attraper du mal. Tout au long du voyage j’écoutais Draugnim, le regard perdu dans le vide de l’Islande.

« Cold like pyres burn
And the blight upon this land

Shunned wanderer
Usher the ruin, let it storm »

Musique noire. Il faisait noir. Noir dans ma tête et noir autour de moi, partout. Je me suis endormi et réveillé à Reykjavík en pleine nuit, la seule fois où j’ai vu la nuit durant mon voyage en Islande. Le reste du temps il faisait toujours clair, à minuit, à cinq heures du matin. La capitale dans le noir sous la pluie, éclairée par les lampadaires oranges, comme n’importe quelle capitale dans le monde. Redevenue banale. En descendant de l’autocar, un français cherchait le centre-ville, me demande en anglais où le trouver. Je lui réponds un mot ou deux, en anglais, n’ayant aucune envie d’engager une conversation. Je n’avais eu aucune conversation depuis dix jours. Je suis sorti dans la pluie, le plus grand froid que j’ai subi durant mon voyage, à Reykjavík à une heure du matin. Il devait faire 5 degrés. J’ai grimpé vers ma chambre à l’ombre de la cathédrale au sommet de la ville, nauséeux comme souvent lorsque je me réveille d’une sieste, mon capuchon sur la tête. Je n’ai croisé presque personne. Qu’est-ce que je foutais aussi loin de chez moi? J’étais parti chercher de la lumière mais je me suis retrouvé dans le noir. J’étais complètement perdu mais c’était fini. Le lendemain je rentrais à Montréal. »

Ce qui m’a ramené au passage que Simon Roy recopie à maintes reprises vers la fin du livre :

« La solitude est dangereuse. Sur une période prolongée, elle force l’homme à se mettre en face de lui-même et à méditer sur son sort et sur son destin. Si l’individu à des tendances nihilistes, la solitude peut l’entraîner dans l’abysse des réflexions désespérées. »

Ou comme dans The Shining :

« All work and no play makes Jack a dull boy. »

L’année du darque knight

23 septembre 2013

Darque-Knight
Quand ma fête approche j’ai moins peur de passer pour un narcissique en parlant de moi, de toute manière si tu me connais, tu sais que quand je parle de moi je parle de toi aussi, alors je vais te donner de mes nouvelles.

L’an passé j’écrivais mon bilan de l’âge du christ : mes 33 ans, l’année des grands bouleversements, la plus mouvementée et chaotique de ma vie. La grève étudiante, une grande rupture, des tas de nouveaux amis, une histoire amoureuse impossible, l’écriture qui revient, la trahison, un déménagement à Villeray, un voyage en Islande, la maladie autour de moi, trop de facebook et beaucoup, beaucoup d’alcool. C’était une année intense, lyrique, qui tranchait violemment avec les années de stabilité et d’ennui qui ont précédé. Mes 33 ans, c’était déjà un roman.

Il y a une suite, c’est l’année de mes 34 ans, moins agitée, moins propice aux grandes envolées. Le darque knight gravit lentement le mont des épreuves. C’est l’année où je me suis installé dans une nouvelle forme de vie, une vie qui me convient. En 2002, quand j’ai quitté la maison de mes parents, je rêvais d’intensité, de sorties et de partys, de musique forte et d’alcool, mais surtout de conversations profondes jusqu’au lendemain matin, une vie entourée d’intellectuels et d’artistes, capable de m’inspirer, de me permettre de créer. Je voulais quitter les jeux vidéos dans le sous-sol du quatre cinq zéro, je souhaitais échapper à mon milieu geek. Je n’ai pas accompli cela tout de suite, j’ai fait de longs détours, je me suis égaré dans des culs de sac, j’ai passé des années en pénurie d’amitié, isolé dans des quartiers éloignés, à retomber dans les jeux vidéos pour tuer l’ennui, refaire tous les Final Fantasy au GBA, les Dragon Quest au DS, des années à ne plus pouvoir écrire et à me demander pourquoi – par écrit.

À 34 ans, je réalise ma chance : mes amis sont des professeurs de philosophie, des écrivains et des poètes, ce qui ne les empêche pas de faire un peu trop le party, j’ai maintenant accès à une source inépuisable de conversations passionnantes, je n’aurais jamais pû en espérer autant autrefois. Ils m’inspirent et je suis choyé. Je vis comme j’ai toujours voulu vivre : je me sens libre, j’ai un appart charmant, un quartier agréable, je me sens bien entouré, j’ai un travail que j’adore, un gros chat qui dort à mes côtés, je progresse lentement mais sûrement dans ce qui m’importe le plus, j’ai l’air de me vanter mais j’approche de ma vision de l’existence idéale. Même si la même année j’ai traversé les phases les plus sombres et désespérées de ma vie, à passer proche de crever dans la noirceur intégrale du désir d’effacement tétanisé par l’absence d’amour, même si je peux dire en même temps que ça ne va pas si bien que ça, en général, j’éprouve de la gratitude envers ma vie, j’ai surtout envie de dire merci.

Alors merci parce qu’à 34 ans j’ai repris l’enseignement, cette grande source de joie, j’ai découvert des tonnes de musique darque, une année Swans, une année Low, électro Chvrches, postpunk Holograms, metal Vorum. Raymond Bock dira « si Jean-Philippe danse c’est un bon party » et à 34 ans Jean-Philippe a dansé souvent, surtout all night sur Daft Punk.

À 34 ans j’ai approfondi mes amitiés de l’an dernier, j’en ai gagnées quelques nouvelles, j’ai fait d’autres voyages vers le nord, lieu de ma naissance, lieu d’apaisement : la Côte-Nord, la Norvège. Le fleuve de mon enfance, la forêt de mon enfance, et puis le plateau d’Hardangervidda, le mont Ulriken et les profondeurs du Geirangerfjord, du Hardangerfjord, du Sognefjord. Traverser la Norvège en train, en autobus. Une année à marcher, à Montréal, Port-Cartier, Oslo, Bergen, Ålesund. Une année Té Bheag, Bowmore, Talisker, Laphroaig. À année à lire tout François Blais, à me transformer en personnage de François Blais, à me retrouver face à face avec François Blais, une année à lire beaucoup de poésie, souvent sur le balcon, suspendu dans le ciel instagram.

À 34 ans, j’ai réparé des pots cassé, à 34 ans je me suis réconcilié. Retour à Louiseville, retour à Rosemont. À 34 ans, j’ai survécu à la pire brosse de tous les temps (5 heures PM à 4 heures PM le lendemain, je ne te le conseille pas), à 34 ans ma vie s’est apaisée. J’ai flatté de nouveaux chats et j’ai fini par l’oublier.

À 34 ans j’ai fait des dessins de beubittes, j’ai illustré deux fanzines : la punaise de lit (épuisé) et les araignées géantes du Québec. À 34 ans, j’ai avancé dans les Lost Levels.

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Puis à 34 ans quand l’automne s’est approché j’ai tenté de vivre seul comme en Norvège, j’ai recommencé zazen, j’ai laissé les bouteilles de scotch dans l’armoire vitrée, j’ai désinstallé facebook de mon iPad, j’ai fermé le telex forever, j’ai voulu retrouver l’état d’esprit qui était le mien en scandinavie, au pays des fjords, des trolls, du black metal, où j’ai réussi à vivre seul deux semaines sans aucune conversation, sans que personne ne me manque, sans jamais ressentir la moindre loneliness, mais plutôt un sentiment de liberté, d’indépendance, d’apaisement, et depuis je me questionne sur les conditions de possibilité d’une telle sagesse ici à Montréal, où facebook nous rappelle sans arrêt qu’il se passe autre chose ailleurs et que t’es pas là. Ce n’est pas accompli mais les factures de SAQ diminuent, je lis presque autant de livres que j’en achète, longtemps je me couche de bonne heure, et je me dis qu’un équilibre est sûrement possible au point que je finisse par me mettre à cuisiner, on peut rêver.

À 34 ans, j’approche le sommet du Mt.Ordeals. J’en vois la cime. Il ne reste plus qu’à m’affronter moi-même en combat singulier, et je serai paladin.

C’est ce que je fais les jambes croisées chaque soir, devant le mur de ma chambre.

* * *

À 34 ans, j’ai surtout voulu devenir écrivain. J’écris tous les jours, même si je garde presque tout pour moi. J’écris un journal que je ne partage pas.  J’ai terminé une longue autofiction (75 pages) impossible à publier. J’ai rushé comme un malade sur La reine des ténèbres, le dernier épisode de ma série trash geek love. C’est le texte le plus difficile que je n’ai jamais eu à écrire. Je l’ai commencé il y a plus d’un an, je n’en suis pas venu à bout malgré de multiples relectures obsessives de mon journal, des centaines de pages de notes, malgré plusieurs faux départs, malgré l’avoir mis de côté trop longtemps, récit de fucking friendzone impossible, une traversée de l’enfer des geeks. Mais juste avant ma fête, je crois l’avoir lancé sur une bonne voie. J’ai confiance, je le terminerai cet automne. J’aurais aimé écrire davantage, mais je sens que je fais des progrès, c’est assez pour me réjouir. Ça, et les teintes dorées dans les arbres.

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À 34 ans, j’ai mis quelques textes en ligne, et à 34 ans j’ai envie de les ressortir, faire une rétrospective de Darnziak de l’an passé, une occasion de reprendre ce que tu as manqué, les textes de blogues sombrent tellement vite dans l’oubli et je ne veux rien oublier.

Sur mes blogues :
1) Drunkziak. Des poèmes de drunk, parfois écrits au retour des partys en fort état d’ébriété, mais souvent en trichant, parfaitement sobre mais simulant l’ivresse en plein après-midi, les poètes sont toujours ivres de toute manière. À 34 ans, j’ai enfin aimé la poésie – en lire, en écrire. Et puis Poème sale m’invite à Trois-Rivières, viens me voir au Off le 12 octobre!

2) Le darque knight au mont des épreuves. Final Fantasy IV et la sagesse, les jeux vidéos ne sont pas qu’abrutissement mais vision du monde, ce n’est qu’un commencement, regarde-moi bien aller.

3) Le marais que-personne-n’en-est-revenu. Où je revisite un jeu de commodore 128 que j’ai programmé à l’âge de 10 ans, je prends des photos du jeu au complet juste avant que l’écran saute et fasse disparaître mon œuvre pour toujours.

4) Retour sur le concept d’espoir. Critique d’une philosophie du désespoir, retour de l’idée d’espérance dans ma vie. Ce fut une baloune crevée, mais on n’est pas obligé de le savoir.

5) Au lit avec Darnziak. Dans lequel je tente de circonscrire un problème central que je ne répéterai pas ici (indice, le dessin montre un batte), mais je peux vous révéler un petit secret, j’ai écrit ce texte suivant les conseils de papa Hemingway, complètement fucking saoul au scotch, mais oui je l’ai révisé sobre, mais oui c’est chiant que ce soit un seul paragraphe, je fais exprès pour décourager les adeptes du tl;dr, c’est quand même gênant, cette affaire-là.

Et puis Sur Terreur! Terreur! :

1) Manuel de Séduction. À force de trop analyser la game, à force d’apprendre par cœur tous les principes sans réussir à les appliquer, à toujours subir la beauté des femmes comme des coups de poing dans le ventre, à chaque fois se liquéfier en beta male quand tu me souris et à me dérouler à tes pieds comme une carpette, j’en suis venu à régurgiter tout mon désespoir amoureux passé, présent, futur, arrête ça, tu me donne mal au ventre tellement t’es belle.

2) La fois où Lora Zepam est partie au vent. Ma manière de tracer le portrait de ma belle gang d’amis littéraires trash geeks mongols et de leur vocabulaire délirant, ma façon de faire péter le compteur du plus long texte ever sur Terreur Terreur avec des digressions à n’en plus finir, et d’avoir un fonne noir à écrire, mais au fond, c’est surtout un hommage à mon amie la plus importante, Sophy.

Le texte se déroule la veille de la lecture publique de Drama Queens, le deuxième roman de Vickie Gendreau, qui a eu lieu à peine deux semaines avant son décès. Tout le monde était là. C’est l’événement le plus marquant de l’année pour mon clan de littéraires. Ce texte me rappellera toujours cette période précise de nos vies, la lecture émouvante, les funérailles étranges avec des tutus au Rialto, le after qui se termine chez moi, lire Testament, relire Testament au complet encore, tchatter avec Vickie sur facebook au retour de la pièce Vu d’ici en janvier passé, à huit heures le matin.

– J’ai pas arrêté de boire, je suis fucking ultra saoul.
– Normal, ça fait genre 12 heures que tu bois. Tu fais pas de fautes. Bravo.

Je ne parle pas beaucoup d’elle dans le texte, mais c’est aussi ma façon de lui dire adieu, bye belle fille de feu que j’ai trop peu connue, drama queen, flamand rose. Je vais toujours me souvenir que t’es la première à m’avoir appelé Morin, je n’oublierai pas Car Zizi, les dessins de pénis drunk et François Blais qui fait « …*!\..() **-*.. .?–==$*$*$*$ * $*$*$* $*$*$* $*$*$ *$*$*$!!!!! *!$*$!*$!*!!!* **$ $$!!!* ** ** *!!!! » dans le cerveau, oh nos cerveaux si fragiles, si précieux.

3) Drunkziak aux danseuses, texte hautement controversé, je suis aussi trash que Ed.Hardcore, on le sait.

* * *

Et puis voilà, c’est tout, ce sera ma fête, j’ai invité bien trop de monde dans mon petit appartement, on va passer à travers le plancher, on va passer à travers la nuit, on parlera trop fort jusqu’à enterrer la musique, je vais sortir mon scotch, je vais guérir mon rhume, les filles vont flatter mon chat et puis j’aurai 35 ans. Fin.

Bilan de l’âge du christ

25 septembre 2012



À l’âge de 33 ans m’a vie s’est fendue et réorientée sous un angle différent. Séisme, glissement de terrain. Ma blonde est partie. J’ai vécu seul dans de grandes pièces froides, de grandes pièces vides, dans le fond du désert de Rosemont. J’ai vécu seul dans un long appartement en pente suspendu au-dessus de Villeray.

À 33 ans j’ai été injoncté, unfriendé, trahi.

Les menaces judicaires suspendues au-dessus de ma tête, les autos de police devant le collège Montmorency sous la pluie. Un message de marde sur facebook envoyé complètement saoul à 3 heures du matin pour me faire unfriender le lendemain. À 33 ans il m’a juré à trois reprises qu’il ne ferait rien mais il l’a fait quand même.

À 33 ans, j’ai participé aux lancements, j’ai assisté aux lectures, je suis resté jusqu’à la fin de tous les partys. J’ai jasé avec les auteurs, les dessinateurs, les poètes, les profs, les artistes, les comiques, les fuckés. J’ai eu des conversations, des discussions, des débats. J’ai parlé jusqu’à plus soif. Je me suis couché au lever du soleil, je me suis fait de nouveaux amis, j’ai renoué avec les anciens. À 33 ans j’ai perdu un ami important.

J’ai écrit des récits d’autofiction, des poèmes de saoulon, des notes de blogues, deux longs essais philosophiques, j’ai fait des dessins de beubittes et de monstres. À 33 ans on m’a parlé comme si j’étais un auteur. À 33 ans on m’a lu. J’ai participé à l’aventure Terreur Terreur. Je me suis engueulé dans les commentaires, j’ai assisté aux batailles des autres. À 33 ans j’ai lu mes amis.

À 33 ans je me suis fait une petite grande soeur et avec elle j’ai fini Super Mario 2, Super Mario 3 et Super Mario World, 52000 messages facebook et une cinquantaine de gueros mails plus tard. À 33 ans j’ai raconté ma vie comme une histoire, j’ai écouté la sienne de la même manière. À 33 ans j’ai squatté dans le Manoir Deluxe de la sylvidre aux cheveux verts.

À 33 ans autour de moi le malheur frappait comme la foudre. L’été triste de mes amis, l’été de l’injustice. Les corps malades, les esprits malades. Traitement de chimio, pilules d’antidépresseur, psychologues, fatigue intense, arrêts de travail, séjours à l’hôpital, crises de panique, infestation de punaises. Même les chats, mêmes les chattes ont séjourné à l’hôpital. Et moi je traîne mon oneitis.

J’ai enseigné la caverne de Platon, le cogito de Descartes, le nihilisme de Nietzsche, la liberté de Sartre. Des centaines d’étudiants m’ont entendu vociférer, m’ont vu suer et gesticuler, me beurrer de craie et pester contre mes crayons à l’encre vide. Quelques-uns sont venus me serrer la main et moi je sortais toujours de la classe en flottant un centimètre au dessus du sol, le torse brûlant, exalté, un sourire fendu à travers le visage, amoureux de ma job.

À 33 ans trois chalazions sont entrés en éruption autour de mes yeux. Trois coups de scalpel furent donnés dans mes paupières pour les retirer et j’ai marché l’oeil sous un bandage à travers les rues de Montréal. Borgne. Pirate. À 33 ans j’ai bu trop de café, j’ai mal dormi, j’ai trainé mon iPad dans le lit durant les nuits d’insomnie. À 33 ans j’ai traversé la ville à pieds d’un bord à l’autre à répétition.

À 33 ans j’ai donné un cours en plein air avec un chandail de Deleuze-Guattari, un carré rouge et un micro. Je me suis engueulé avec mon père à propos de la hausse. J’ai scandé durant mon cours dehors que mon père est riche en tabarnak.

Au Il Motore, j’ai vu the Twilight Sad collé sur le stage, j’ai headbangé devant Skeletonwitch à m’en arracher la tête, j’ai beurré un kleenex entre chacune des tounes de Radiohead au Centre Bell, perdu la moitié de mes cellules auditives grâce à Mogwai au Métropolis. J’ai fait le tour du parc maisonneuve avec The Sound, j’ai marché tête basse à Villeray avec Swans, je me suis lové au fond d’un taxi en pleine nuit avec Chromatics. J’ai donné du tip à une trentaine de taxis et j’ai rôdé les tunnels darques avec les amis de la musique souterraine.

J’ai passé des centaines d’heures devant facebook à rédiger des statuts, à commenter, à stalker. J’ai suivi l’actualité durant la grève, j’ai tenté d’être clever pour attirer l’attention. Jeter des bûches dans le poêle pour entretenir l’amitié, être hypnotisé des heures face au vide, à cliquer partout, à siphonner des likes comme si c’était de l’amour. À surveiller ce qu’elle faisait. À 33 ans j’ai gaspillé du temps et je n’ai pas lu assez de livres. J’en ai acheté des dizaines quand même et j’ai oublié ma guitare dans l’armoire.

J’ai mangé souvent hors de chez moi. J’ai oublié ma vaisselle sur le comptoir. J’ai sorti les poubelles et le recyclage, j’ai flatté mon chat. J’ai veillé sur le balcon. J’ai abandonné ma religion.

À 33 ans j’étais Drunkziak. J’ai bu davantage d’alcool que durant les dix années précédentes. De la bière. J’ai dansé saoul avec un abat-jour sur la tête entouré de dizaines d’auteurs de bande-dessinée. Du rhum. Du scotch. J’ai chanté saoul la chanson de Saint-Seiya sur un bixi avec Mathieu Arsenault. Du whisky. De la vodka. Oh combien de bixaouls j’ai piloté à travers le Plateau et Rosemont et Villeray. Du vin. J’ai vomi de la bile avant d’aller rejoindre la chambre vide de celle que je convoitais en vain. De l’hydromel. Je suis tombé en amour pour rien.

À 33 ans j’ai eu plus que ma dose de tristesse. Je suis devenu emoziak. Quelques fous rires m’ont fait tomber de ma chaise et hors du lit. J’ai eu du fonne, je me suis ennuyé, j’ai angoissé, j’ai eu de la peine, j’ai eu le rhume, j’ai éternué. J’étais seul et j’étais accompagné. À 33 ans j’étais obsédé la moitié du temps. À 33 ans je l’ai cherchée et je l’ai fui dans les rues de Villeray. À 33 ans j’ai contemplé le ventre des avions par en-dessous sur mon balcon. Sadziak, plane porn.

J’ai été soulevé par l’espoir, par le battement des casseroles dans les rues. Le tapage m’a assourdi sur Laurier, sur Masson, à travers Villeray et Rosemont. J’ai marché avec l’Anarchopanda, j’ai pété trois cuillères de bois en tapochant sur un chaudron. J’ai porté une grande pancarte « même ma chatte est contre la hausse » à travers les rues de Montréal, j’ai accompagné un ami et sa pancarte de Ewoks et leur chanson de la victoire Yub Nub, j’ai crié des slogans incompréhensibles, j’ai été transporté pour la première fois par une cause plus grande que moi. Une cause qui a vaincu, pour une fois.

À 33 ans une fille m’a arraché mes jeans dans ma cuisine, une autre m’a entrainé dans son lit. À 33 ans j’ai souvent oublié de regarder du porn. À 33 ans une fille m’a dit qu’elle n’était pas apte à avoir une relation. Un mois plus tard, elle était avec un autre. Un autre que je connais trop. À 33 ans je l’ai perdue et je n’ai pas réussi à l’oublier.

À 33 ans j’ai vu l’Islande, son soleil suspendu au-dessus de l’océan à minuit – Sólstafir, rayons crépusculaires. J’ai vu les montagnes dénudées, vertes phosphorescentes, les déserts volcaniques, les champs de lave recouverts de mousses. J’ai marché dans les hauteurs de Skógar, traversé le sable noir de Vík í Mýrdal, été ébloui par le paysage tordu de Landmannalaugar, eu le souffle coupé par la vision des glaciers en embuscade au dessus des montagnes de Skaftafell. Le bleu électrique éblouissant de la lagune glaciaire de Jökulsárlón m’a viré à l’envers et j’ai passé dix jours sans parler à personne.

À 33 ans j’ai bu du Brennivín en rigolant dans ma chambre à l’ombre de la cathédrale Hallgrímskirkja à Reykjavík. J’ai eu une crise de larmes dans une auberge de l’île de Heimaey sous le brouillard à l’ombre du volcan Eldfeld. Vestmannaeyjar blues. De cette distance je pouvais mesurer tout ce que j’avais perdu, tous ceux qui me manquaient. À mon retour j’ai été humilié par ce qui se tramait en mon absence.

À 33 ans je n’ai pas dit que l’autofiction c’est de la marde. À 33 ans j’en ai écrit et continuerai d’en écrire, encore un moment.

À 33 ans Ed Hardcore m’a dit pendant que le soleil se levait sur sa terrasse « t’es un crisse de brain mais tu te laisses trop diriger par tes émotions. »

C’était 33 ans, l’âge du christ, l’âge où Jésus fut crucifié. J’y ai survécu avec quelques cicatrices de plus, peut-être pas une couronne d’épines, peut-être pas des clous dans les paumes, mais ça a fait mal quand même, j’ai des gales, j’ai des poques, j’ai des bleus, mais ce n’est pas grave, je m’essuie, je me relève, je recommence. À 33 ans il y a eu de la lumière aussi, il y a eu les amis, et je suis toujours là.

Une bonne année? Une mauvaise?

Aucune idée, mais elle est terminée.

Le meilleur jeu vidéo québécois

8 septembre 2012

Sur son blogue, Doctorak (aka Mathieu Arsenault) fait le top 5 des meilleurs jeux vidéos québécois. Je lui ai envoyé ma petite critique de mon préféré : Voyage en Irlande avec un parapluie, inspiré du roman de Louis Gauthier.

Les geeks aussi lisent Bukowski

16 avril 2012


Ma dernière histoire de geek pour Terreur! Terreur! est en ligne.
On la retrouve ici : Les geeks aussi lisent Bukowski.

Dans l’ordre chronologique, c’est le dernier texte de la série trash geek love. Après cette histoire, j’ai vécu une vie de couple tranquille. Avant, il s’est passé bien autre chose, mais le raconter pourrait :
1) Nuire à certaines personnes.
2) Tomber dans la pornographie. (Et ça ne m’intéresse pas).
3) Être interminable. (Certaines histoires se sont étirées sur des mois, voir des années).

À moins qu’il me vienne une idée pour un autre texte bref, cela devrait mettre fin à ma série. Je vais me concentrer maintenant sur un projet beaucoup plus vaste. Je considère avoir fait le tour de ce filon, du moins pour l’instant.

Je n’ai pas l’intention de continuer à écrire de l’autofiction. J’ai écrit ces histoires pour m’en débarrasser. De toute manière, la vie d’un geek n’est pas inépuisable. On en fait vite le tour.

Par contre, dans ces quatre textes, j’ai trouvé des thèmes qui eux, sont des puits sans fond.

* * *

La bande sonore de l’été 2003
La musique que j’écoutais le plus souvent durant cette période.

Sigur Rós – Svefn-g-englar

(musique d’amour)

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RadioheadTrue love waits

(musique de peine d’amour)

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RadioheadI might be wrong

(musique d’ennui écrasant)

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Interpol – Turn on the bright lights

(musique d’espoir)

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Autechre – TearTear

(musique de nihilisme à 4 heures du matin)

* * *

À venir :
J’ai une idée de texte à venir, pour ici : à propos de deux manières de vivre connectées à internet, la vie de lurker et de leecher qui était la mienne de 2003 à 2011, et ma vie d’interaction constante de 2012. À venir dans un avenir rapproché.

Le monde des blogues littéraires et de bande-dessinée au Québec en 2012

24 mars 2012


(Cliquez sur l’image pour agrandir – et pour réussir à lire les titres!)

C’est une carte hyper subjective et biaisée, loin d’être exhaustive, je n’ai inclus que les blogues que je visite le plus souvent, et pour la plupart ce sont ceux de mes amis, mais tranquillement j’en découvre d’autres et je pourrai un jour les ajouter. Pour trouver des liens vers les sites de la carte :

1) Cliquez en haut de la page sur l’entête avec le logo Darnziak.
2) Cliquez sur les liens dans les listes « Ailleurs – Écrits » et « Ailleurs – Images » dans la colonne de droite.

Pour fins de comparaison, voilà la version 2006 :

Les geeks aussi sont des salauds

8 mars 2012

Pour la journée de la femme, ma troisième histoire d’amour geek sur Terreur! Terreur! : Les geeks aussi sont des salauds.

J’éprouve un certain malaise à mettre en ligne une petite histoire de geek au moment où Terreur! Terreur! publie des textes de critique sociale à propos d’enjeux importants. Je n’y peux rien, c’est tout ce que j’ai à offrir durant cette phase de ma vie.

Cet inconfort est balayé lorsque je songe qu’écrire cette histoire a fait disparaître l’arrière-goût rance laissé par mon dernier texte à propos de l’écriture. Comme si j’avais commis une grossière indécence. Écrire : il ne faut pas en parler, il faut le faire, je le sais pourtant.

Je tiens l’idée pour une prochaine histoire, se déroulant presque un an après les trois autres. J’ai l’intention d’explorer le filon Trash Geek Love jusqu’au bout. Ensuite, on verra. De la pure fiction?

À l’été j’entrerai dans une autre temporalité, celle où on retient notre impatience de publier le jour même un texte qu’on vient d’écrire. J’apprendrai à prendre mon temps.

* * *

Ce que j’ai appris en écrivant ce texte : écrire est un combat acharné contre les verbes « être » et « avoir ».

Ce qui remonte à la surface II : L’écriture

3 mars 2012

Si on veut être cynique, il est possible de classifier les écrits sur internet – par exemple les statuts facebook – en deux catégories : les plaintes et la vantardise. Regardez comme je fais pitié /  regardez comme je suis admirable. Pleurez sur mon sort / applaudissez-moi. Aidez-moi / admirez-moi. Longtemps je voyais tout en ces termes binaires, comme si tout ce qui s’écrivait dissimulait un unique désir : celui d’être aimé.

Je crois qu’il s’agit d’un mode de lecture contaminé par le mépris ou l’envie – se croire supérieur ou se sentir inférieur à celui ou celle que nous lisons. Il faut cesser de se comparer, mettre à off notre machine à donner des conseils et notre machine à rabaisser, notre vanité et notre jalousie. Sur internet comme ailleurs il n’y a que des expressions de soi, des gens qui partagent ce qu’ils ressentent – et cela est beau. Ces jours-ci, les statuts qui pleuvent sur facebook m’apparaissent comme de la poésie. Je ne perçois que chaleur humaine à travers les radiations de la machine. Tout dépend de l’angle d’approche, ou peut-être que j’abuse du café.

Ce qui suit est la deuxième partie d’une trilogie sur les idées qui remontent à la surface depuis que je vis seul : il entrera dans la catégorie du positif. Je me réjouirai de mon propre sort. On peut le lire comme de la vantardise, ou comme une expression de joie. Ceux que la joie insupporte feraient mieux de s’enfuir dès maintenant.

Je parlerai d’écriture.
Je n’ai aucune envie de parler d’écriture. J’en ai trop parlé, je me méfie de ce sujet.
Par contre j’ai envie de parler du fait que je n’ai plus envie d’en parler.
Alors, j’en parlerai autrement.
Je n’analyserai rien.
Je raconterai.

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J’enregistre un autre changement important dans ma vie depuis la rupture : j’ai envie d’écrire des histoires. Mieux encore, je suis enfin capable d’être satisfait de ce que j’écris, plutôt que de ressentir un intense dégoût qui me donne l’envie de tout balancer aux poubelles, comme c’était le cas auparavant. Je n’ai jamais eu de problèmes à écrire des textes de réflexion, mais les histoires ont toujours été très difficiles pour moi.

Je joue avec l’idée d’écrire de la fiction depuis dix ans. C’est une vieille ambition. Elle a connu toutes sortes de faux départs et d’enlisements. J’ai fait plusieurs tentatives. Deux romans, le premier très court et le second inachevé, environ 150 pages de nouvelles incomplètes, abandonnées. Mais en plus de cela, des centaines des pages de réflexion sur l’écriture, la littérature, la fiction, sur la difficulté d’écrire, dans mon journal ou sur mon blogue. Des années à me torturer à coup de « il faudrait écrire », à me morfondre parce que je n’écrivais pas. Je bloque, je débloque, j’avance, je recule, je passe des années sans rien écrire d’autre que des préparations de cours et un résumé factuel de ma vie. Mais le rêve demeure. Un jour, devenir écrivain.

Je constate depuis quelques temps des progrès, des nouveautés surprenantes. Les écrivains me diront que rien de cela n’est étonnant, que c’est dans l’ordre des choses. Pour moi ce sont des déblocages majeurs, des sources de grande joie.

Énumération des signes positifs.

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Lorsque Ed Hardcore m’a offert de participer à Terreur! Terreur!, La fille du Bic est apparue d’un seul coup dans mon esprit. Le ton, le style, la structure entière ont fait « pop ». Tout était en place. Un moment d’inspiration pure, tel que j’en connais rarement.

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Pendant que j’écrivais La fille du Bic, j’ai dû m’interrompre en pleine séance d’écriture pour sortir au cinéma. Toute la soirée, j’étais distrait, agité, incapable de tenir en place, je n’avais qu’un désir en tête : retourner chez moi le plus vite possible pour compléter mon histoire. J’étais enthousiaste, excité par l’idée de le faire. Je voulais le faire. Je n’ai pas ressenti ce désir depuis mon enfance, impatient de revenir à la maison après l’école pour conclure une bande-dessinée. Avoir envie d’écrire une histoire! Sans avoir à me forcer! Miracle!

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Après avoir écrit cette histoire, la première chose qui m’est venue en tête est la très forte envie d’en écrire une autre. Une histoire semblable mais qui va plus loin. Subitement l’écriture me paraissait comme un champ de possibilité infini – plus ouvert après avoir terminé le texte qu’avant de le commencer. Mais en plus de l’ouverture de ce champ, je savais d’instinct où aller ensuite. Après le deuxième texte, le champ s’était encore ouvert davantage, et je voyais clairement deux chemins vers deux autres textes – déjà prêts, qui m’attendaient. J’ai trouvé un point d’entrée dans la fiction, une brèche, une ouverture qui conduit dans des passages ramifiés. Des veines à exploiter. Cela est totalement nouveau. Au cours des dernières années, j’avais l’impression de buter sur un mur à répétition, je me forçais à recommencer, je me frappais la tête sur le mur comme si j’allais finir par passer à travers. Je finissais par abandonner, la tête en sang. La fiction était un domaine clos et je ne comprenais pas pourquoi, alors que durant mon enfance je dessinais des tas de BD. Je me perdais alors dans l’analyse des causes de ma paralysie. Maintenant je sens que j’avance.

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J’ai écrit ma deuxième histoire, La plus belle fille de la classe, presque d’un seul jet, sans rien planifier, mais je vois que je m’y suis préparé. Elle n’est pas venue d’un seul coup, mais mon esprit a préparé cette histoire pour moi. J’y ai pensé pendant plusieurs jours, lors des moments d’ennui, en attendant l’autobus, dans la douche, avant de m’endormir. Je dérivais dans cette histoire sans le décider. J’ai amplifié cela en me replongeant dans l’ambiance de cette époque, en relisant mon journal de 2002. L’histoire prenait forme dans un repli de mon esprit sans que je n’aie grand chose à faire. Comme si j’étais utilisé par elle, pour qu’elle puisse se développer et grandir. Pendant cette gestation, je ressentais un sentiment de calme. Je savais que l’histoire s’en venait et sortirait bientôt. Je n’avais pas d’inquiétude à en parler, à dire « ça s’en vient! ». La grande nouveauté est que pour une fois, je n’avais pas l’impression de procrastiner même si je n’écrivais pas. Je ne faisais qu’être patient et attendre le moment propice. C’est la même chose en ce moment, alors que j’en attends une troisième.

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J’ai relu ma première tentative de roman, à la recherche de matériel pour écrire La plus belle fille de la classe, et tout à coup, je voyais très clairement ce qui était bon et ce qui ne l’était pas, sans avoir besoin d’analyser ou de réfléchir, comme si les bons passages clignotaient en bleu et les mauvais en rouge. Cela sautait aux yeux. Une vue intuitive directe de ce qui peut servir et ce qui doit être jeté. Vision impitoyable et fulgurante. Il est très difficile d’expliquer le critère intuitif que j’utilise désormais. Je le résumerais avec ceci : la différence entre « ce qui se passe » et « ce que le personnage désire », le réel et la conscience. Dans mes anciens textes, tout cela était entremêlé, confus. Partout s’insinuait ma colère, ma rage, autant dans les dialogues que dans la narration. À présent, j’élimine tout ce qui est vise à faire passer le personnage (et l’écrivain) pour une victime, tout ce qui vise à accuser le monde, tout ce qui jetait un blâme. Je retire le ressentiment, la mauvaise conscience. Je retire le jugement moral, la révolte adolescente. Je la sépare de la véritable souffrance. Il s’agit de séparer, de couper les émotions et les idées. Ne demeure que l’ambiguïté, l’ambivalence, la tension – et la beauté. Ce qui me permet de faire cela, c’est un pouvoir magique que je n’avais pas à l’époque. Cela s’appelle la distance. Je suis plus vieux, c’est tout – je ne suis plus le visage écrasé contre ma propre vie. Je n’analyserai pas davantage – c’est déjà aller trop loin. L’important est que j’ai enfin réussi à récupérer du vieux matériel. Subitement, toute cette masse de tentatives avortées accumulées m’est apparue comme une richesse incroyable. Sans compter mon journal personnel que je rédige depuis douze ans, dans lequel je peux désormais puiser.

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Un dimanche matin, j’ai fait le ménage de l’appartement, l’esprit rempli d’images et de sensations à propos de La plus belle fille de la classe. J’étais prêt, l’impatience de m’asseoir devant mon ordinateur était forte. Je me suis lancé. Environ cinq heures plus tard, j’avais terminé. J’avais oublié de dîner. Je suis sorti de mon bureau en plein milieu de l’après-midi, l’estomac qui gargouillait, faible et chancelant, étourdi. Je savais que j’avais réussi à faire ce que je voulais faire. Le sentiment de fierté et de satisfaction intense que j’ai ressenti à ce moment dépasse même ce que je ressens après avoir donné un bon cours – et je compare pourtant cela à un high de drogue, une salve de puissance et de joie intense hyper concentrée. J’ai passé le reste de l’après-midi à réviser le texte, à le peaufiner. Après, en soupant devant un concert live de Mogwai sur ma télé, je me disais que je venais de passer la meilleure journée seul que j’avais passée depuis des années. Sans que ça ne me coute une cenne. Sans l’aide de personne. Tout me semblait justifié. Rien d’autre ne semblait avoir d’importance. Être content d’avoir écrit une histoire, sentir que c’est bon et que je pourrai la partager avec les autres – rien n’égale ce sentiment d’accomplissement. Je ne connaissais pas cela. Un texte théorique ne donne pas un aussi fort sentiment de plénitude. Si ce n’est pas la motivation majeure pour écrire, je ne sais pas ce qui pourrait l’être. Je veux à tout prix ressentir cela à nouveau.

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J’ai l’impression d’avoir plus appris sur l’écriture de fiction pendant que j’écrivais ces deux textes que durant les longues années qui précèdent. Je sens que j’en apprendrai encore plus dans le prochain. Sentir qu’on apprend, qu’on se développe, qu’on s’améliore – et qu’on pourra le faire à l’infini parce qu’on ne peut jamais maîtriser parfaitement l’écriture, cela aussi est une grande source de joie. Et sans avoir besoin de se comparer à quiconque, voilà qui est encore mieux.

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Enseigner la philosophie au collégial demande de multiplier les exemples et pour capter l’attention des étudiants je transforme mes exemples en mini-récits, en histoires. En fait, plus je les raconte, plus les histoires gonflent d’elles-mêmes. J’en rajoute, j’en mets, j’exagère. Je me suis découvert un talent de conteur – toutes les méthodes sont bonnes pour faire réagir mon auditoire. Ces techniques que j’ai développé ont dû se transposer dans l’écriture sans que je ne le réalise.

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Je n’ai plus aucune envie de réfléchir à l’écriture. J’ai seulement envie de raconter. Chercher pourquoi écrire ne m’importe plus. Cela est caché quelque part dans les textes mais les textes ne parlent pas que d’écriture – ils parlent d’abord de la vie. J’aime bien, par contre, raconter comment j’ai procédé (comme je fais en ce moment), et ce que j’ai envie de faire ensuite. Cela m’encourage à continuer, me donne hâte à la prochaine séance d’écriture.

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Je ne me demande pas si mes textes sont bons ou mauvais, dans l’absolu, pour les autres, pour la publication, pour un critique éventuel. Je me fie à mon intuition qui me dit que ça fonctionne ou non, et j’ignore tout le reste.

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J’ai encore des tas de doutes, d’incertitudes, de peurs. Cela existe avant de commencer un texte, comme le trac avant de donner un cours. On ne sait pas si on sera capable de réaliser notre idée, ou si notre idée est bonne, si ça fonctionnera. Je fais comme si cela n’existe pas, j’ignore ces hésitations. C’est sans intérêt. Après avoir écrit, les failles seront évidentes et ce qu’il y aura à faire, ce sera de faire mieux la prochaine fois. Le prochain texte est plus important.

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J’éprouve maintenant un dégoût intense pour la classification en genre littéraires. À deux reprises on m’a demandé de justifier le genre de l’autofiction. Je n’ai pas écrit en songeant à cette catégorie. Je ne dirai rien là-dessus. Je laisse ce travail à d’autres. Je ne suis pas un théoricien de la littérature. J’aime la théorie qui a pour objet la réalité et le sens : cela s’appelle la philosophie. Pour ce qui est de la littérature, je préfère en lire, et tenter d’en écrire. C’est la vie qui m’intéresse, c’est le sens que je vise à travers le texte : la littérature comme objet ou phénomène social n’est pas intéressante à mes yeux (ou en tout cas, moins que la vie elle-même).

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Il y a tout de même un aspect négatif à tout cela : je ressens une forte impatience à être lu, reconnu, apprécié, et je suis hostile à ceux qui ne comprennent pas ce que je fais. C’est normal. C’est un moindre mal. Cela ne doit pas occuper le centre. Je vais faire avec. Pour atténuer cela, je crois que tout écrivain a besoin d’au moins un fan inconditionnel. Quelqu’un qui nous soutiendra peut importe ce que nous faisons. J’en ai, donc je suis équipé pour être patient. Je préfère de loin la frustration de ne pas être lu, reconnu ou publié que la culpabilité écrasante et la léthargie mortelle de ne pas écrire, ou plutôt, de ne rien pouvoir écrire. Puisque lorsque je n’écris pas, maintenant, des textes se préparent malgré tout.

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La cause de ces changements? La rupture, la séparation, l’ouverture qui s’ensuit, la nécessité de penser ma propre vie en termes narratifs : une histoire avec un début, un milieu, une fin. J’ai raconté ma rupture à beaucoup de gens depuis novembre passé. En comprenant la nécessité vitale de la narration pour donner du sens à notre existence, cela m’a ouvert les yeux sur l’écriture de fiction. Je comprends qu’une histoire n’est pas qu’une suite d’événements chaotiques, ce n’est pas que l’expression d’un soi, mais qu’elle est à propos de quelque chose. Je le sens clairement parce que ma propre vie est compréhensible de cette manière. Je reste intentionnellement vague. Je ne veux pas développer d’esthétique littéraire et surtout pas ouvrir de débat sur le sujet. Seulement, je sais maintenant ce qu’est une histoire parce que je viens d’en vivre une au complet – je viens de vivre une fin.

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Voilà en gros les nouveautés.

Avec les amis et mon travail de professeur que j’adore, cela compose une vie qui se tient, somme toute, assez bien.

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À venir sur Darnziak :

– La finale de la trilogie des choses qui remontent à la surface, un texte de philosophie hardcore à propos de la liberté et de la nécessité.

– Musique souterraine III – Mars 2012. Sombre épique mélancolique.

À venir sur Terreur! Terreur! :

– Une troisième histoire d’échec amoureux geek.