Archive for the ‘Philosophie’ Category

Voyage en Écosse avec un jetpack

12 août 2014

EcosseBagpipes

 

Sur Terreur Terreur, mon premier texte de l’an 2014 : Voyage en Écosse avec un jetpack.

J’ai oublié de raconter un épisode, je vous l’offre en bonus ici.

* * *

4½. Inverness Bus Station
Il est trop tôt, le ciel est gris encore et j’entre au terminus d’Inverness. Mon café n’est pas terrible : c’est un truc absurde, comme un con au dépanneur j’ai mis le gobelet de plastique sous la « machine à café » mais celle-ci ne vidait que de l’eau bouillante, je demande au caissier comment ça, il saisi mon gobelet et part à la course le vider dans la salle de bain. Il m’explique qu’il faut d’abord tirer sur la languette de papier d’aluminium à l’intérieur avant d’y verser de l’eau chaude : il y a du café instantané au fond. Quelle patente cheap.

Je dépose mon lourd sac entre mes jambes et m’effondre sur un banc, café à la main, pour attendre l’autocar vers Skye. Un vieux monsieur s’approche de moi, il est grand et ressemble au stéréotype d’un anglais, il a d’immenses oreilles décollées et des dents de travers. Il est en veston cravate. Je me demande si c’est un de ces témoins de Jéhovah qui pullulaient à Édimbourg. Il me tend une carte avec un traîneau dans la neige, des chandelles, des cadeaux. Une carte de Noël. On est en juillet.

J’ouvre la carte. À l’intérieur en lettres maladroites : BETTER TOGETHER, le slogan du NON. Le référendum sur l’indépendance de l’Écosse aura lieu le 18 septembre prochain.

Il me regarde et avant que je ne dise un mot, il me demande :

— Are you german?
— No. I’m from Canada.
— You’re not from QUÉBEC, are you?, dit-il, subitement craintif.
— Yes, in fact. I’m from Montréal. Québec.
— Oh no, not Québec! NOT QUÉBEC!

Il s’en va presque à la course, et je lui lance en riant :

— In Québec it didn’t work , you know!

Trop tard, il est parti.

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Au lit avec Darnziak

5 janvier 2013

Dualisme ontologique et séduction

01 

J’ai traversé 2012 d’un bord à l’autre en célibataire. Ce n’est pas parce qu’il ne se passait rien. On m’a envoyé des signaux jusqu’à m’aveugler, des rayons de phares directs dans les yeux, allez regarde par ici Jean-Philippe, je suis là disponible regarde-moi, subit mon attaque de décolleté bande sur mes photos à poil mes offres de threesome mes allusions mes clins d’oeil, wink wink hint hint, petit gars quioute tu dois t’en pogner des chicks hein, as-tu vu le beau petit cul tight après ça, et puis hautain j’ai fait comme si je ne voyais rien et n’entendait rien, comme si j’étais au dsu dsa, comme si j’étais sélectif, parce que je le suis, et puis j’ai passé quelques nuits avec des filles (si peu), je suis tombé amoureux comme un cave d’une cause perdue, mais surtout je me retrouve à la fin de l’année avec l’impression de ne pas avoir progressé dans ce domaine d’un iota. Je ne sais absolument pas ce que veut dire « séduire ». Je peux réciter une définition comme un étudiant à l’examen final mais ce sera du par cœur. Quand une fille me plaît, je deviens cul-de-jatte, je perds mes moyens si jamais j’en ai. Comme autrefois. Au début 2012 après une rupture qui suivait une vie de couple de 8 ans je me disais je suis devenu très différent de celui que j’étais plus jeune, ah comme je suis mature en comparaison avec le début vingtaine ridicule de première blonde à 23 ans, d’ailleurs pour prouver cela j’ai écrit ma série d’histoires de trash geek love en me disant, ah! que j’étais jeune et naïf, frustré et geek, hohoho, que le temps à passé, comme j’ai évolué! Que tout cela est comique avec la distance, maintenant je suis un adulte! Mature! Sérieux! Apaisé! Mais les événements style camion de vidange qui te recule dessus de 2012 m’ont montré le contraire, non mon cher, tes vieux patterns n’attendaient que d’être réactivés, t’es encore le même petit geek désemparé qui ne comprend rien du tout aux femmes, le même average frustrated chump qu’en 2002 avant tes blondes, ta vie de couple t’a appris à faire le ménage faire la vaisselle faire l’épicerie faire le lavage récurer la bolle, mais ne t’a rien appris au chapitre de la séduction, tu la prenais pour acquis ta blonde, jamais tu ne la séduisais, d’ailleurs c’est elle qui t’as sauté dessus, tu n’as rien eu à faire, tu t’es laissé embarquer et avec elle tu n’en as pas profité pour acquérir la moindre habileté nouvelle, une belle fille comme elle tu ne lui disais même pas que tu la trouvais sexy bandante même si tu l’appelais tout le temps « ma belle ». T’es encore un fucking débutant. T’as pas encore de XP. Tu ne sais rien du tout et tu pars à zéro. Recommence le grinding autour du village du début mon gars, t’es pas prêt d’apercevoir le donjon du boss de la fin. Alors en 2012 comme un total newbie j’ai lu des sites et des livres sur la séduction et j’ai eu l’impression de comprendre de quoi il s’agit en théorie, je suis formé pour comprendre les théories, j’ai étudié et j’enseigne la philosophie, hein, j’ai un esprit qui théorise sans arrêt, fasciné par l’abstraction, se retirer au-dessus de la vie pour la saisir dans ses grandes lignes conceptuelles, c’est moins salissant, y’a rien là, bien sûr je peux tout comprendre en théorie. Mais je ne comprends rien, comme quand un étudiant me dit « je ne comprend rien » parce qu’il ne saisit pas où je veux en venir et je dois trouver comment allumer l’étincelle dans ses yeux. Comme pour l’écriture il y a quelques années, je me gave de principes, de stratégies, de trucs essentiels à ne pas oublier, et ce petit système est fascinant mais en pratique quelque chose me bloque, me fige dans mon élan, une flèche me descend en plein vol, la séduction je ne sais pas comment ça marche, même lorsque j’ai bu pas mal, même quand je suis tout électrifié par le désir, arrive à chaque fois le moment où je ne sais pas quoi faire, comment le faire, surtout en chair et en os parce qu’étrangement sur mon clavier j’y arrive davantage, je sais même pas comment je fais. Ce n’est pas comme si je n’avais aucune confiance en moi, il y a quelques années j’étais terrifié par l’idée d’affronter une classe et à présent l’enseignement est de loin ce que j’aime le plus en cette vie, donner des cours de philosophie est pour moi une pure shot d’endorphine à chaque fois répétée, j’adore ce que je fais, et pour un introverti comme moi capter l’attention divertir faire rigoler diriger une classe faire apprendre des concepts à des centaines de jeunes, ce n’est pas gagné d’avance, mais j’entre maintenant dans la classe sans crainte et ressort en flottant au-dessus de mes souliers comme si on m’avait casté le sort float dans Final Fantasy IV, alors si je peux « séduire » des classes entières, les mettre dans ma petite poche arrière et être respecté et aimé en enseignant une matière difficile qu’ils n’ont même pas choisie et n’aiment pas trop a priori, séduire une femme ne devrait pas être si difficile mais alors pourquoi encore cette impression de ne rien y comprendre? Ce n’est pas comme si j’étais repoussant sans intérêt ou de mauvaise compagnie, 2012 est l’année où j’ai eu le plaisir de m’être fait des tas de nouveaux amis, bien plus qu’à aucun autre moment de ma vie, et je ne parle pas d’amis facebook, je parle d’amis réels avec qui boire et se raconter nos vies dans le détail, des gars autant que des filles, j’ai renoué avec les anciens amis, tout le monde sans exception, même celui qui m’avait été arraché par des passions evil, je suis tout abasourdi et débordant de gratitude, ne saisissant pas trop bien pourquoi autant de gens me serrent dans leurs bras à la fin des soirées que je passe avec eux, pourquoi subitement je reçois ce feu nourri d’amour qui me pleut dessus sans interruption, sans que j’ai l’impression de faire quoi que ce soit de spécial, sinon m’ouvrir un peu plus qu’auparavant peut-être, les occasions de développer des amitiés crépitent partout autour de moi et j’en rate même par négligence ou distraction, bref ça n’a jamais été aussi bien dans ma vie côté amitié, j’ai des tas d’amis que j’aime et qui m’aiment, alors pourquoi la séduction m’apparaît encore comme quelque chose d’incompréhensible, pourquoi je me sens si à côté de la plaque, qu’est-ce qui est si différent dans ce domaine, comment expliquer ça, qu’est-ce qui cloche? Les femmes furent mon sujet de conversation principal au cours de l’année 2012. Sujet obsessif. « T’es resté chez ton ami jusqu’à 5 heures du matin, de quoi deux gars peuvent bien parler? Des filles! » Je n’ai aucun scrupule à en faire le sujet central de mes histoires – il n’y a que deux grands sujets, de toute manière, l’amour et la mort, je ne sais plus qui a dit ça, Woody Allen je crois un moment donné mais ça doit venir d’ailleurs. Des filles j’ai parlé abondamment, mais j’ai aussi écouté avec avidité tout ce qu’on pouvait m’en dire et j’ai observé ce qui se tramait autour de moi, j’ai posé des tas de questions, j’ai pris des notes. C’est pratique, j’ai plein d’amies. On m’a dit : « Il faut que tu t’oublies, que tu fasses sentir à la fille que ce qu’elle dit est important, qu’elle compte pour toi, que tu l’écoutes », ouais, oké, parfait, c’est bien ce que je fais, je connais ça, c’est ce qui m’a permis de me faire des tas d’amis, je suppose, mais si la fille me plaît le moindrement, je paralyse, je me méfie, je me referme, je crains que ce soit comme quand j’avais 20 ans un allez-simple vers le dreadful friend zone, mais qu’est-ce que tu veux si tu ne veux pas d’autres amis, une blonde plutôt, mais c’est quoi ça une blonde, on dirait que je ne le sais plus, c’était la fille avec qui j’allais faire l’épicerie, celle avec qui je soupais en racontant ma journée de travail, celle que je semblais de plus en plus assommer avec mes récits à propos de lectures de disques de films, ce débit incessant de culture, celle pour qui je nettoyais la salle de bain, c’était ça une blonde, ou bien celle qui me réveillait en pleine nuit pour me crisser la main entre ses jambes écartées chaudes humides pour m’arracher mes bobettes pour me grimper dessus celle qui s’imaginait que j’étais sans libido, que je ne regardais jamais ça moi de la pornographie dans le bureau à côté pendant qu’elle dormait, moi qui ne faisait jamais aucune avance, qui ne la séduisait pas qui l’embrassait doucement en revenant du travail mais ne la plaquait jamais sur le mur pour lui dire beubé t’es tellement sexy j’ai envie de te fourrer sur le plancher direct dans le corridor en plein jour, non je ne disais jamais ce genre de vulgarité ça me répugnait ou me faisait peur, je ne disais pas t’es tellement belle que je veux te faire trois petites filles identique à ta photo de première année, je ne lui disais pas que même si j’ai downloadé des milliers de fucking terabytes de porn dans ma vie jamais j’ai vu nulle part une fille avec des seins aussi parfaits sublimes magnifiques et bandants que les tiens, je te jure, une blonde c’est devenu pas mal de regrets de confusion, aussi, de lettres d’amour jamais écrites alors que je suis un ossetie d’emo romantique pire que le pire des crisses de roméo tristan empoisonnés pendus brûlés que vous pouvez trouver, bref c’est peut-être l’idée d’une blonde qui deviens confuse, je veux la famille les enfants baiser une meilleure amie en même temps, tout à la fois sans compartiments, mais où ça coince, où ça cloche, je pense que je le sais maintenant, que je le vois, il me l’a crié par la tête l’autre fois, excédé, un de mes amis de beuverie de confidence de filles il m’a dit : « ARRÊTE DE FAIRE SEMBLANT QUE T’AS PAS DE CORPS », oui c’est ça mon ossetie de problème, j’aimerais mieux ne pas avoir de corps, ma sœur pis moi on se le dit sans arrêt mais il y a un gros malaise autour de cette idée, d’ailleurs c’est ma sœur seulement dans nos esprits pas dans nos corps (si nous en avons un ce n’est pas garanti maigre comme on est), depuis que je suis jeune je me dis que ne jamais avoir à manger ça serait parfait, maudit corps pénible qui exige sans arrêt d’être rempli, fardeau lourd, inutile, mais pourtant j’apprécie la bonne bouffe, je voudrais ne jamais avoir à dormir – quelle perte de temps – même si une fois au lit je ne veux plus me lever, et puis le sexe, maudite démangeaison dégueulasse, maudite cochonnerie, regarde du porn branle-toi et débarrasse-toi de ça au plus vite, mais non, regarde-donc ton esprit depuis la puberté sans arrêt débordant de rêves de sexe, c’est ça qui clignote sur ton écran, tu adores ça avoues-le donc, tu veux une relation intense avec une fille qui inclut les conversations à n’en plus finir être exactement sur la même longueur d’onde partager tout ce qui est important et puis oui te coller dessus comme ton chat qui ne te lâche pas quand tu daignes enfin te pointer à l’appartement, non seulement t’a un corps mais t’es un animal en manque terrible de contact physique, les sens en pénurie asséchés presque morts, tu veux toucher être touché, t’as pas des mains de la peau pour rien, comme ta première blonde que tu embrassais chaque fois que tu te levais du lit pour changer le disque pour aller aux toilettes, collé après elle sans cesse en fusion elle ne te lâchait jamais et tu rêves encore de ces nuits passés avec elle blottie le long de ton corps sa jambe repliée sur ta cuisse accoté sur ta queue bandée en permanence, mais pas juste ça, aussi fourrer toute la nuit jouer au marteau piqueur dans une plotte chaude humide ouais tout ces mots que tu n’osais jamais dire ni même penser, tu n’oses pas dire ces mots là mais c’est ça que tu veux aussi, trop de virtuel dans ta vie, le sexe trop souvent des images aseptisés sur un écran, des corps lisses épilés en plastique parfaits et interchangeables qui se pénètrent en silence sans contact sans choc sans traces, tu remplis un kleenex et le jette, ça ne sent presque rien, tu pouvais bien être surpris par les sensations et les grognements et les odeurs la nuit dans le lit ce combat obscur sous les couvertures l’hiver une empoignade et la sueur et les petits cris échappés par accident, bref tu brûles ben raide de désir sexuel comme n’importe qui comme tout le monde et c’est exactement ce que tu n’ose pas communiquer d’aucune manière à personne que tu vas cacher à tout prix dissimuler parce que tu penses que c’est mal que c’est salaud que c’est manquer de respect que c’est traiter les filles en objet sexuel, ah! C’est un problème métaphysique parce que le sexe nous rappelle qu’on est des corps, et c’est là le nœud étrange tu es pourtant un pur matérialiste, tu crois qu’il n’existe que des corps et pour toi l’humain est un animal sans prestige particulier d’ailleurs tu refuses d’en manger par conviction en l’égalité de la valeur de toute vie animale (ok tu triches avec le poisson ta gueule), tu te contredis espèce de nietzschéen terrifié par le sexe, tu agis comme un puritain au-dessus de ces considérations vulgaires de la chair, comme un crypto-chrétien platonicien dualiste cartésien, mais non, t’es un animal, t’es bestial et tu veux fourrer une belle femelle et les femelles veulent se faire fourrer par un mâle fringuant elles aiment ça c’est de la biologie et ce n’est pas aggresser l’égalité des sexes (à laquelle tu crois bien sûr ou peut-être pas puisque tu vénères les femmes comme des déesses intouchables ça aussi c’est un déséquilibre ce n’est pas une réelle égalité), et à ce moment du désir tu deviens toi aussi un objet, un corps, qui désire s’emboîter dans un autre corps, refuses-tu d’être un corps, un objet, donc divisible et donc mortel, voué à disparaître comme le reste de la poussière pulvérisée comme l’univers en entier, c’est ça qu’il faut simplement cesser de dissimuler d’avoir peur d’exprimer, vivre à l’aise avec l’idée d’être un corps un animal qui veut se reproduire une pulsion brute de vie, en Islande tu écrivais à ta sœur que ça t’écoeurais d’être distrait dans ton voyage par ton radar qui identifiait de belles femmes un peu partout autour de toi dans le traversier vers les îles Vestmann dans l’autobus vers Landmannalaugar, tu auras voulu la paix, avoir laissé ton désir derrière toi à Montréal, elle t’avait répondu « c’est parce que t’es vivant! c’est pour ça que tu vois des belles filles autour de toi, imagines-tu si tu ne les voyais pas, ce serait comme si t’étais mort », accepter la présence de ce désir et garder tout le reste de ce dont tu es capable et qui fait de toi cet ami que tant de gens veulent avoir dans leur vie, ton écoute, ton humour ta gentillesse ton ouverture et le reste, ami avec fucking bénéfices, c’est ce que tu désires, bref le problème de la séduction consiste à laisser s’exprimer le corps, et cesser d’avoir honte de sa petitesse malingre tordue maigre poilue, t’as une queue bandée entre les jambes, il te le disait ton pote, « la séduction, c’est sexuel, tu dois le montrer que tu la désires, lui faire sentir », mais j’ai toujours eu tant de difficulté avec ça, je ne suis pas un salopard grossier, un gros dégueulasse, un douchebag, un vulgaire, je suis au dsu dsa, le sexe reste un truc choquant souvent pour moi et j’aime mieux ne jamais en parler, hautain je me vante de ne jamais embarquer dans les conversations de gars qui consistent à dire, heille tchèque la pitoune au bar là-bas je ne lui ferais pas mal, lui as-tu vu les seins les jambes les fesses et je me camoufle en disant je ne traite pas les femmes de haut, moi, je les respecte moi, c’est-à-dire que je ne veux pas leur montrer que les regarde, que je les désire, que je les trouve belles, ah, c’est peu dire, sans arrêt foudroyé paralysé par l’effroyable beauté des femmes capables de me terrasser m’écraser sur place, elles sont dangereuses voilà ce que je me fais croire depuis mon adolescence, je me dis que je m’entraîne en serrant les dents à leurs parler comme si ce n’était que des humains neutres asexués, m’entraîner à ignorer la courbe de leurs seins leurs petits culs leurs hanches leurs longues jambes, pourquoi cet entraînement sinon la peur, la peur du rejet, la peur d’être vu comme dégoûtant et déplacé mais qu’est-ce qui est dégoûtant et déplacé, ta propre nature te dégoûte, toi l’espèce de bouddhiste qui veut saisir le réel tel qu’il est et ne rien en rejeter, et tu repenses alors quand tu retombais dans les draps en sueur après une bonne baise et que tu te disais, c’est une des choses les plus puissantes et fabuleuses et belles au monde et il faudrait recommencer tout de suite et le faire sans arrêt plusieurs fois par jour, le corps enfin pour une fois déchargé de toute tension, le corps détruit enflammé et l’esprit métal fondu mais tu n’étais pas tout à fait apaisé tu ne l’avais pas saisie, cette occasion, ce n’était pas toi qui l’avait prise, tu te laissais faire, passif tu attendais que ça lui tente, qu’elle te désire et non l’inverse, t’as un problème avec la notion de dominance, la domination tu n’y comprends rien, t’attendais qu’elle le décide et les fois qu’elle t’avais ridiculisé humilié parce que tu avais osé lui montrer que t’en avais envie, tu lui avais demandé timidement comme si tu quémandais sa permission en n’osant pas prendre ce que tu voulais comme tu le voulais, elle t’avais ris dans la face comme si t’étais un enfant « hein quoi t’as du désir toi? Haha! », alors que chaque nuit ce qui te conduisais au sommeil depuis ton adolescence ou même avant avec la princesse Leia c’était un fantasme d’une nuit de baise de confidences de connexion avec une telle ou une autre mais sans jamais mettre le plan à exécution hein et sans connaître les étapes qui y conduisent, c’est ça qui te paraît salaud pas désirer mais agir selon ce désir, et tu en veux à ceux qui y arrivent, qui prennent dans la réalité ce qu’ils peuvent, ceux qui se servent dans le buffet, all you can eat, yolo, demain on crève alors fourrons ce soir on va avoir du fonne beubé, tu leur en veut d’être puissants t’es comme le faible chez Nietzsche qui brûle de ressentiment devant les forts et leur volonté de puissance t’es le mouton qui s’enrage contre l’aigle parce qu’il dévore le mouton, t’es envieux voilà ce que tu es devant les séducteurs, c’est le problème de la faiblesse et de la force, tu refuses la position de force comme si c’était en contradiction flagrante avec tes intuitions égalitaristes et plus encore ta métaphysique moniste où chaque aspect du réel est sacré et t’as toujours trouvé répugnant la volonté de puissance comme appropriation absorption d’une part de réel par une autre, déséquilibre, subordination, esclavage, obéissance, tu exècres l’autorité, mais t’as autant en horreur la dépendance et l’impuissance que tu connais si bien tu l’as vécue si souvent et tu rêve aussi de l’éliminer de ta vie de ne plus jamais te réduire à l’infériorité, toutes ces situations où on s’agrippe à plus fort que soi pour survivre, parasite, parfois tu préfèrerais la négation du vouloir vivre schopenhauérienne, le nihilisme total le dégoût de la vie elle-même avec sa nature répugnante et sa loi du plus fort à vomir, die life, mieux vaut l’inexistence, sortir d’ici au plus vite saleté de saleté et t’as envie de ressortir ton Quarto de Cioran, le prédateur qui dévore sa proie quand tu vois ça tu voudrais prendre la porte de sortie du monde te retirer prendre ta retraite avec ton nintendo et ton black metal les laisser dans leurs saloperies de corps allez-y entre-dévorez vous et fourrez-vous et de là ta facilité à avoir de l’empathie pour la position de faiblesse pour les victimes les pauvres les faibles les exclus les défavorisés marginaux handicapés et bien sûr tu seras carré rouge tu seras à l’extrême gauche, tu te dis, moi je n’exploite pas les autres, je ne les manipule pas, mais pourquoi tu penses encore que vouloir coucher avec une femme est de la manipulation, voilà l’idée à extirper de ta conscience à présent, la femme aussi le désire, satisfaire ce désir en elle est une bonne chose, parfois tu peux même le faire naître ce désir, tu es digne de le faire naître tu as tout ce qu’il faut il ne te manque rien, t’as la grosse voix et la bite entre les jambes, et tu sais qu’elle aimerait ça parce que t’as des fucking skills acquis à force de travailler fort poour faire jouir une femme pour qui ce n’était pas facile, faire cela sans que tu ai l’impression d’utiliser l’autre comme moyen pour se faire plaisir, comme tu t’es déjà senti utilisé, machin de chair destiné à conduire à l’orgasme, dildo vivant contre poupée gonflable animée, t’as un problème avec l’aggression que tu vois dans le sexe, carrément la violence, c’est brutal et physique, comme le ballon que tu reçois dans la face, tu dis haïr l’aggressivité et pourtant tu parles toujours trop fort et c’est étrange la musique que tu écoutes est tellement brutale que tu ne connais personne pour l’aimer comme toi ton death metal ton black metal ta musique d’animal féroce enragé berserker, tu ne peux pas vouloir sortir de ces relations de puissance, ce que tu veux tu dois l’avouer c’est you and me baby are nothing but mammals I want to fuck you like an animal mais pas seulement ça, une sorte de fusion, quelque chose d’autre que cette froideur et cette distance et déconnexion qu’on vit chaque jour de nos putains de vies solitaires vides glaciales, quelque chose de hautement sérieux et vital, mais de sublime et doux… Et puis c’est simplement ce qui reste à ajouter à mon arsenal, trouver la manière d’exprimer à une fille que je la désire sans la faire fuir sans être creepy sans être needy sans avoir peur sans devenir autre que ce que je suis, que ce soit quelque chose à offrir au lieu d’une faveur à quémander, développer la faculté la capacité d’être attirant et pas seulement confortable, ajouter le désir à l’amour, désirer à ma manière et là tout reste à inventer je n’ai pas de modèle autre que de la vulgarité vulgaire ou la vulgarité ironique de ma clique de littéraire second degré qui exagèrent leur trash un peu comme je fais ici je suppose, je suis encore heurté par l’efficacité de leurs paroles et leurs gestes, de voir mes amies s’allumer devant le désir de leurs chums, parce qu’elles sentent bien tout de même l’amour vrai qui l’accompagne, leurs chums capables d’être des animaux sexués, des amants en même temps que des amis sensibles et doux, sans qu’il y ait de contradiction apparente, leur désir pour un chum fort et protecteur et drôle sensible à la fois, et moi qui ne dit rien, qui ne complimente jamais les femmes et ne frôle jamais personne comme si je ne ressentais rien et ne désirais rien déjà Bouddha fake de Villeray qui attends que la fille tombe du ciel dans mes bras comme cela arrive deux fois par année alors que je demeure encore émerveillé écrasé intimidé par la présence d’une belle fille comme si elle était infiniment supérieure à moi une impératrice sur son haut trône pourquoi la complimenter elle le sait déjà qu’elle est une beauté fatale sublime toute mon énergie concentrée à résister à l’assaut de ses yeux son sourire sa peau le désir violent de l’enlacer, juste serrer les dents pour ne pas être soufflé par le vent, mais je devrais m’habituer à cela et juste transmuter cette admiration démesurée gonflée par la terreur en amour sincère et léger, je suis entouré de belles filles, mes amies sont belles, m’endurcir face à la beauté arriver à l’apprécier à l’aimer, ne plus en avoir peur ne plus ressentir la beauté comme une menace un danger terrible capable par magie de me transformer en être rampant balbutiant, c’est ce que je dois tenter de faire en 2013, et trouver ma manière de dire, heille beubé t’es tellement belle que mes jeans se déchirent par la magie de ma queue radioactive quand je pense à toué… heille beubé t’es tellement fascinante que je partirais en generation ship avec juste toué peupler une planète lointaine et je nous clonerais pour qu’on puisse tomber amoureux à répétition des milliards de fois jusqu’à l’extinction des galaxies… inventer de nouveaux gestes, au lieu de terminer déçu ces soirées où la fille de manière évidente avec ses petits rires après la moindre de mes paroles me mime en grosses lettres qu’elle n’attends que ça et je ne fais aucun move ou bien c’est moi qui en a crissement envie et qui ne fait pourtant aucun move même pour juste tester si c’est possible tâter le terrain so to speak elle a accepté de venir me voir chez moi je pourrais bien au moins vérifier si ça lui tente qui sait peut-être qu’elle a ça en tête aussi au lieu de rester là paralysé à jouer le distant à même pas être capable d’être le vrai ami chaleureux que je suis pourtant toujours puisque pour moi c’est facile d’aimer tout le monde, et puis aussi avouer qu’il est faux que je n’y pige rien que je sais parfois quoi faire et comment le faire sans même savoir d’où ça vient en repensant à ces moments où je me suis échappé on dirait par accident séduction non planifiée spontanée qui a étrangement fait éclater de rire des filles et allume instantanément le désir dans leurs yeux et ne plus ressentir de dégoût pour moi-même par la suite ne pas se sentir douchebag pour autant d’avoir dit ces aberrations comiques de les avoir regardées comme si je voulais brûler leurs vêtements dans l’acide les fixer comme si mes yeux étaient des tentacules hentai d’avoir frôlé leurs jambes avec une maladresse parfaitement calculée d’avoir fait ça sans même penser à les séduire sans plan sans théorie mais oui c’était mon corps qui parlait qui disait simplement je te trouve belle et j’aimerais te faire l’amour, tout cela n’est que ma nature qui s’extériorise la nature elle-même dans sa force sa puissance sa cruauté sa laideur sa beauté une autre étape dans la mutation une station de plus sur le mont des épreuves, c’est ma mission de 2013 devenir ce que je suis un animal avec une queue entre les jambes ARRÊTER DE FAIRE SEMBLANT QUE JE N’AI PAS DE CORPS.

Retour sur le concept d’espoir

14 novembre 2012

Dans Le bonheur, désespérément, André Comte-Sponville veut développer une sagesse du désespoir (ou d’absence d’espoir). Il définit l’espoir comme « un désir qui porte sur ce qu’on n’a pas, dont on ignore s’il est ou sera satisfait, dont la satisfaction ne dépend pas de nous : espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir », et il montre que l’espérance n’est que l’envers de la crainte. Si j’espère qu’une chose advienne, j’ai peur également qu’elle ne se produise pas. Si j’espère être en santé, je crains de tomber malade. Cette peur m’empêche d’être heureux, de me tourner vers ce qui est, vers ce que je peux accomplir, elle me garde dans l’impuissance, dans l’attente passive, dans la crainte. Puisque l’espérance concerne ce que je ne contrôle pas, je devrais m’en détacher et me tourner plutôt vers ce qui est en mon pouvoir, ce qui dépend de moi, pour employer le vocabulaire stoïcien. Espérer moins et vouloir plus.

Pourtant l’espoir se présente tout autrement dans ma vie en ce moment. C’est une force positive et nécessaire. J’accueille son arrivée avec gratitude. Je vais tenter une petite définition, toute autre que celle de Comte-Sponville, pour cerner ce que l’espoir signifie pour moi, à ce moment précis de ma vie. L’espoir me semble un sentiment profond mais surtout diffus, sans objet particulier. Ce n’est donc pas la même chose que le désir cristallisé sur un objet. Je ressens de l’espoir, sans que ce soit l’espoir qu’un événement précis se manifeste. L’espoir déborde des événements précis que je pourrais attendre, devient une sorte de tonalité générale de la vie, une trame de fond, qui oriente le sens des événements.

L’espoir signifie ressentir ceci : ce qui m’attend en cette vie sera bon. C’est une confiance que ma situation pourra aller en s’améliorant. Il pourra y avoir un progrès. Il pourra y avoir développement. Ce n’est pas la certitude que c’est ce qui arrivera, mais simplement que cela devient possible, ou même très probable, dans un futur rapproché. Sous une forme ou une autre, encore inconnue, mais nouvelle, ma vie deviendra autre et surtout meilleure – parce que quelque chose de sombre disparaîtra. Quelque chose de positif va se matérialiser, le champ de force de ma vie s’oriente déjà dans cette direction. L’espoir est de ressentir cela précisément, que cela soit vrai ou non. Je ferai des rencontres, je tisserai de nouveaux liens, les liens que j’ai déjà formés avec les autres iront en s’approfondissant, je pourrai poursuivre ce que j’ai déjà commencé à créer, il y aura beaucoup d’occasion d’être heureux à l’avenir. Il y aura du plaisir, des accomplissements, du calme, de l’harmonie. Le futur devient lumineux. Le simple retour de cette possibilité est déjà suffisant pour être vécu comme une forme de bonheur. Je marche dans les rues et le ciel clair de l’automne me paraît ouvert, prêt à accueillir la nouveauté. Cette nouveauté n’est pas présente, et ressentir sa virtualité, comme apparition seulement possible et non réelle, est tout de même une forme de souffrance lancinante et frisant parfois l’insupportable, mais cette brûlure alterne avec une véritable confiance que quelque chose de positif, peut importe quoi, se manifestera. Dans le vide clignote le possible, une alternance de l’absence et de la possibilité d’une présence future, et je ne sais pourquoi, je ressens de l’espoir, je suis capable de patience. Espérer, c’est attendre, mais c’est attendre avec confiance, sans certitude. C’est une forme de foi. C’est une émotion positive, un soutient, un appui, même vague et informulé, informe, diffus, en arrière-plan, une raison inconsciente de se lever le matin, ou une main rassurante sur notre épaule.

L’espoir m’est apparu comme la levée du désespoir dans lequel je vivais depuis un certain temps. La disparition d’un carcan, dissipation des murs qui m’emprisonnaient. Le désespoir est une chose lourde, une présence massive, c’est l’impression d’un blocage, d’une stagnation, de l’immobilité, de l’impossiblité : j’ai épuisé les ressources de mon réseau social, je n’ai plus rien à dire ni à penser, rien dans la structure de ma vie ne changera ni ne pourra changer, tout restera identique, figé, désolé et vide. Rien ne pourra s’améliorer et au contraire, la peur que tout continue de se détériorer me rongeait. Ralentissement, appauvrissement, dégénérescence vers l’immobile, mort thermique de l’univers. La peur de l’hiver, de la solitude. Dans de telles conditions, la vie des autres me paraissait souvent supérieure à la mienne, plus heureuse, donc objet d’envie. Cette émotion que je ne ressens que rarement faisait son retour pour m’empoisonner. Elle s’est dissipée en même temps que le désespoir. L’espoir n’est pas positif : c’est l’absence de désespoir, la disparition de limites imaginaires, de la fermeture imaginée, de blocage massifs mais pourtant irréels, erronés.  C’est un mouvement, c’est l’ouverture de quelque chose. La vie est subitement débloquée, débarrée, défoncée, ouverte aux courants d’air. Le possible recommence à fourmiller dans l’air vide. C’est la différence entre une cellule vide et le ciel vide de l’automne, le vide lourd du désespoir, le vide plein de la vacuité. Des merveilles inconnues m’attendent.

Il y a eu changement de direction, le sens pivote, s’oriente à l’envers. Les belles femmes dans le métro cessent de m’apparaître comme innaccessibles, mais de simples possibilités plus ou moins lointaines et je peux les regarder en souriant, en me disant que le monde où on pourrait se rencontrer n’est pas impossible, nous sommes déjà dedans. Le monde du possible, c’est ici. Je n’ai besoin de rien faire pour que déjà tout cesse de me heurter, pour être déjà plus à l’aise dans le monde, pour y habiter, pour ne plus m’y sentir étranger, en exil dans un monde fermé, froid, mort, un monde impossible. Je respire et la beauté revient.

Comte-Sponville disait : « Espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir. » Ce n’est pas ce qui se manifeste dans ma vie en ce moment. C’est l’inverse. L’espoir est l’entrée dans le champ du possible, comprendre que rien n’est stable en cette vie, qu’il n’y a aucune stagnation réelle, des choses se terminent et meurent, d’autres apparaissent et naissent. L’espoir s’aligne avec le réel, qui n’est que devenir. C’est donc une forme de savoir, une forme de compréhension que le réel n’est pas figé comme le désespoir veut nous le faire croire, mais que le monde est ouvert et en transformation permanente, le monde est impermanent. Ce n’est aucunement de l’impuissance, mais au contraire saisir la vérité : le monde peut changer et changera. Il y aura des changements catastrophiques et néfastes mais ceux-ci sont indissociables de changements positifs et beaux. Le désespoir nous masque ces possibilité-là, nous fait croire en un monde qui ne fait que glisser vers la mort, le désespoir dissimule les naissances possibles, l’éclosion de nouvelles créations, nouvelles amitiés, nouveaux amours. Lorsqu’on espère, ce sont ces nouveautés qu’on attend avec confiance, et si on s’y penche comme il faut, on peut même saisir que le neuf et le beau sera inévitable. Espérer moins, vouloir plus : au contraire, « vouloir davtange » passe par la possibilité de pouvoir agir, et cela nécessite une confiance que seul l’espoir peut donner, la confiance qu’on peut effectivement agir puisque le monde est mobile, en déplacement incessant. Le désespoir nous convainc qu’il est vain d’agir puisque tout ne fait que stagner ou dégénérer. L’espoir est donc une forme de puissance, ou du moins, rend possible l’apparition d’une volonté d’agir, et je le ressens comme puissance. L’espoir me rempli de force.

L’espoir est tourné vers ce qui est absent encore et adviendra peut-être, sans certitude, mais rend la vie présente beaucoup plus supportable. On ne peut pas éteindre facilement le désir, l’avidité, l’impression béante de manque intérieur. On peut au moins le supporter plus facilement si on confiance qu’à l’avenir, ce manque pourra diminuer encore. Si on a la patience. L’espoir d’une vie plus légère, c’est déjà se délester de quelque chose maintenant, la lourdeur du désespoir, ses murs invisibles, c’est déjà être plus heureux. C’est une forme de jouissance, pas la plus haute, mais du moins suffisante pour rendre la vie belle, pour faire la paix avec le manque et le désir. La beauté n’est pas la perfection, mais l’ouverture du monde.

C’est l’automne, je marche avec espoir, plus léger malgré les éclairs de désir, l’air est clair et on voit loin. C’est l’automne et je suis patient.

* * *

J’avais également parlé de l’espoir dans ce texte, à la question numéro 9.

Le darque knight au mont des épreuves

11 octobre 2012

Part from your past! Conquer your Darkness within! If you can’t overcome your past self, the sacred power of Light will not accept you!
– Final Fantasy IV

Sophy, à ma fête, m’a donné la plus belle carte que j’ai jamais reçue. À l’intérieur, entre autre, elle raconte qu’elle a compris ce qui est en train de m’arriver, depuis l’an passé : je suis en train de me transformer en querisse de Paladin. C’est une référence à notre jeu fétiche, Final Fantasy IV au Super Nintendo. Vous verrez que les jeux vidéos sont capables de profondeur. Les jeux vidéos peuvent offrir des leçons de vie. Des révélations spirituelles. Satori au Manoir Deluxe.

Le personnage principal de Final Fantasy IV est Cecil, un darque knight au service de l’empire de Baron. Il a un crime sur la conscience : au début du jeu, le roi l’envoie à la tête d’un groupe de soldat massacrer des magiciens et dérober un cristal magique. Cecil obéit aux ordres, mais ses actions passées le tourmentent. Pour se racheter de son lourd passé, le darque knight doit faire l’ascension de Mount Ordeals, le mont des épreuves, et s’affronter lui-même en combat singulier pour surmonter son passé, se purifier du mal et devenir le Paladin, guerrier de la lumière au service du Bien. Le Paladin et ses compagnons sauveront le monde.

« Tu vis des épreuves qui te transformeront. Tu te déchargeras de tes ténèbres, toi qui est si darque. Ne perds pas espoir, toi qui a vécu une année si sombre. Tu n’es pas seul, tu as des super joueurs dans ton équipe, et si quelqu’un veut t’empêcher d’atteindre le but de ta noble quête, je vais m’y opposer.» Rydia est avec moi. Voilà ce que j’ai compris en lisant sa carte.

L’autre soir au Manoir Deluxe, Sophy et moi on parlait de liberté, de déterminisme, de la notion d’effort, de responsabilité. Sommes-nous responsables de nos actions, surtout de nos actions mauvaises et blessantes pour les autres, ou de nos efforts pour se sortir de notre mal-être? Est-ce qu’on peut changer? Est-ce qu’il faut faire des efforts pour se transformer, pour s’améliorer, est-ce qu’il faut lutter contre ses démons intérieurs, est-ce qu’il faut se battre contre soi-même? Comme je ne cessais de la faire tout au long d’août et septembre dans ma tête dans les rues de Villeray? Je tenais ce soir-là mon discours déterministe, tout est inéluctable, nous n’avons aucune maîtrise sur nous-même, l’idée d’effort est absurde, lutter contre ses désirs est voué à l’échec, nous sommes les jouets de nos pulsion et de bien d’autres influences inconnues et obscures, nous ne contrôlons rien, nous dérivons dans le monde, aveugles et perdus et nous nous éteindrons sans rien comprendre. Un discours triste, darque, effrayant – je voyais que je lui faisait peur. D’une voix désespérée elle me dit : « Mais qu’est-ce qu’on fait, alors? » Qu’est-ce qu’on fait, chacun lancés dans une guerre à finir avec nos bêtes noires intérieures, celles qui nous rongent et trop souvent nous empêchent de vivre?

Je raconte le peu que je sais, le peu que j’ai tiré de ma religion abandonnée, moi qui s’est égaré très loin de la voie du Bouddha. Je dis qu’il faut seulement lâcher prise. Ne pas s’agripper aux idées sombres. Les laisser dériver. Ne pas se laisser happer. Cesser de lutter. Ouvrir les yeux, ramener son attention sur le présent, voir ce qui se passe autour de soi. Être là. Ici et maintenant, présent. Cesser de se battre.

Et Sophy a dit : « C’est comme dans Final Fantasy IV! Quand le darque knight s’affronte lui-même! Tu te souviens comment il faut se vaincre? Il faut cesser de se battre! »

Je l’avais oublié, ça m’est revenu d’un coup. Au début du combat, comme en face de n’importe quel ennemi, on frappe et tant qu’on frappe, l’ego noir réplique, nous attaque lui-aussi. Le combat est sans fin. On ne peut jamais se tuer – et on finira par mourir si on s’acharne, les points de vie de l’ego sont infinis parce que l’ego n’existe pas, mais ça ne l’empêche pas d’avoir un pouvoir effroyable. Il peut nous réduire en charpie. Mais comment faire pour le vaincre? Il faut observer ce qui se passe. Il faut se réveiller. Il faut comprendre l’essentiel. Il faut voir que frapper équivaut à se blesser soi-même. Il faut seulement cesser de se battre. Il faut cesser d’appuyer sur Fight. Attendre, regarder la noirceur en face. Attendre qu’elle s’estompe d’elle-même.

Voilà la leçon du mont des épreuves.

Comment cesser de souffrir? Comment vaincre ses démons intérieurs? Il faut faire comme dans Final Fantasy IV et cesser d’appuyer sur Fight.

La révélation était tellement intense que les yeux me sont sortis de la tête comme Schwarzenegger qui dégringole la montagne sur Mars à la fin de Total Recall et je me suis mis à crier des « OUI!! C’EST ÇA!! C’EST MALADE!! » orgasmiques qui résonnaient dans toutes les pièces du Manoir Deluxe jusqu’à éradiquer l’infestation de pyrales. Gros frissons qui me parcourent l’échine, un poids de mille tonne me tombe des épaules, ma tête de trop coupée sur le champ s’envole. En blague je me suis jeté à genoux devant la grande peinture de Jésus qui s’est pissé dessur dans le salon en pleurant « ALLELUIA! JÉSUS! BOUDDHA! » Kenshô grâce à Final Fantasy IV.

Seul un jeu vidéo pourrait permettre une telle révélation, pas un film, ni un livre, ni rien d’autre. Le joueur doit comprendre par lui-même, rien dans le jeu ne lui dira quoi faire explicitement. Si tu ne le fais pas, tu restes bloqué là. Le jeu vidéo est là pour t’aider. Il ouvre la voie. Il te ramène sur le chemin. Dans la vie, quand tu es bloqué – et je suis bloqué au même niveau depuis si longtemps – ce ne sera pas aussi explicite. Pourtant la même leçon s’applique.

Tu ne fais que te faire du mal.
Cesse d’appuyer sur Fight.
Armes-toi plutôt de patience.
Regarde autour de toi, ouvre les yeux.
Laisse faire.
Laisse tomber.
Laisse dériver toute cette noirceur en toi.
Le vent emportera les nuages noirs.

Final Fantasy IV
te l’enseignait
déjà.

Pour devenir le Paladin tu n’as
rien d’autre à faire
qu’être toi-même
et être là.

Septembre et l’épée invisible

8 octobre 2012


Lorsque nous sommes contrariés, troublés ou affligés, n’en incriminons jamais autrui, mais nous-mêmes, c’est-à-dire nos propres jugements.
Épictète

Enfant tu gaves ton esprit de récits épiques. Tu creuses la trame narrative que tu rempliras par la suite. Tu seras le héros, tu affronteras le mal, tu seras en guerre incessante contre les hordes monstrueuses. Tu seras pur, tu seras le Paladin, tu auras des compagnons à tes côtés, ton ennemi sera devant toi – tu lui trancheras la tête. Tu vaincras. Ce sera la paix, ce sera la fin.

Puis tu te réveilles à 34 ans en marchant un matin d’automne dans les rues paisibles de ton quartier, dévoré par la peur, la colère, la tristesse, sous l’assaut d’émotions violentes qui n’ont rien à voir avec ce qui t’entoure. Autour de toi, tout est calme. Les rues sont désertes. Une belle journée ensoleillée. Il n’y a pas de hobgobelins cachés dans les buissons le long de la rue Drolet, il n’y a pas de trolls qui rôdent autour de la station Jarry, le métropolitain n’est pas Mordor. Personne ne tends une embuscade pour te faire du mal, personne ne pense à toi, tout le monde dort, il est encore tôt. C’est le silence autour. Tu as l’impression de te battre quand même. Tu sens les écorchures, les blessures. Tu subis une attaque. Tu es visé. Tu te débats. Pour trouver du courage tu essaies de mettre Odin de ton côté. Tu fais jouer tes vieux albums de Amon Amarth sur ton iPod, tu cherches ta vieille musique métallique de guerrier. Tu prends des coups, tu ne sais pas d’où ils viennent. Tu es seul sur la rue.

Le combat que tu mènes est à l’intérieur. Ton épée est invisible.

Ton ennemi sera dans ta tête. Ce sera tes vieux démons. Ces démons n’ont aucune substance mais un grand pouvoir. Ce sont des idées. Idées virulentes et dangereuses, couvertes de barbelés, de lames tranchantes, des idées hérissons, des idées rasoirs. Des idées qui tordent la réalité autour de toi, qui cachent ce qu’il y a sous tes yeux, la beauté de ce qui t’entoure en permanence, la lumière du matin dans les arbres de l’automne, la couleur du ciel. Tu ne vois rien de cela, tu fronces les sourcils, tu regardes le sol, tu marches recourbé et le passé te rattrape. Les idées féroces se jettent sur toi.

« Le monde est troué, ma vie est vide. Il manque quelque chose. Il me manque quelque chose, je suis endommagé, je suis une aberration, une anomalie, je suis invisible, on ne peut pas me voir, je ne suis rien. Je suis un être tordu, presque inexistant. Insuffisant. Brisé et bon à jeter. Je ne suis rien pour personne. Personne n’est là pour moi, personne ne le sera jamais. On ne me comprendra jamais. Je disparaîtrai incompris sans laisser de traces. Je suis seul et resterai seul. Tout est terminé. J’ai tout perdu. Elle ne m’aime pas. »

Tes armes, tu les retournes contre toi. Tu te tranche toi-même la tête. Coupe ta tête, laisse-là rouler au sud sur St-Denis. Laisse-là dévaler la pente de Villeray jusqu’au Plateau jusqu’au fleuve. Coupe tes idées. Personne n’est mauvais. Tu n’as pas d’ennemis.

Qui est le démon? Regarde-toi dans le miroir.

Qui te fait du mal? Regarde-toi dans le miroir.

Derrière tes yeux il n’y a rien. L’ego qui te blesse n’existe pas.

Tes yeux ne font que refléter le ciel vide.

Et malgré tout dans Villeray le long de la rue Berri vers sept heures le matin, on peut entendre l’écho métallique de pas mal de batailles sanglantes.

Bilan de l’âge du christ

25 septembre 2012



À l’âge de 33 ans m’a vie s’est fendue et réorientée sous un angle différent. Séisme, glissement de terrain. Ma blonde est partie. J’ai vécu seul dans de grandes pièces froides, de grandes pièces vides, dans le fond du désert de Rosemont. J’ai vécu seul dans un long appartement en pente suspendu au-dessus de Villeray.

À 33 ans j’ai été injoncté, unfriendé, trahi.

Les menaces judicaires suspendues au-dessus de ma tête, les autos de police devant le collège Montmorency sous la pluie. Un message de marde sur facebook envoyé complètement saoul à 3 heures du matin pour me faire unfriender le lendemain. À 33 ans il m’a juré à trois reprises qu’il ne ferait rien mais il l’a fait quand même.

À 33 ans, j’ai participé aux lancements, j’ai assisté aux lectures, je suis resté jusqu’à la fin de tous les partys. J’ai jasé avec les auteurs, les dessinateurs, les poètes, les profs, les artistes, les comiques, les fuckés. J’ai eu des conversations, des discussions, des débats. J’ai parlé jusqu’à plus soif. Je me suis couché au lever du soleil, je me suis fait de nouveaux amis, j’ai renoué avec les anciens. À 33 ans j’ai perdu un ami important.

J’ai écrit des récits d’autofiction, des poèmes de saoulon, des notes de blogues, deux longs essais philosophiques, j’ai fait des dessins de beubittes et de monstres. À 33 ans on m’a parlé comme si j’étais un auteur. À 33 ans on m’a lu. J’ai participé à l’aventure Terreur Terreur. Je me suis engueulé dans les commentaires, j’ai assisté aux batailles des autres. À 33 ans j’ai lu mes amis.

À 33 ans je me suis fait une petite grande soeur et avec elle j’ai fini Super Mario 2, Super Mario 3 et Super Mario World, 52000 messages facebook et une cinquantaine de gueros mails plus tard. À 33 ans j’ai raconté ma vie comme une histoire, j’ai écouté la sienne de la même manière. À 33 ans j’ai squatté dans le Manoir Deluxe de la sylvidre aux cheveux verts.

À 33 ans autour de moi le malheur frappait comme la foudre. L’été triste de mes amis, l’été de l’injustice. Les corps malades, les esprits malades. Traitement de chimio, pilules d’antidépresseur, psychologues, fatigue intense, arrêts de travail, séjours à l’hôpital, crises de panique, infestation de punaises. Même les chats, mêmes les chattes ont séjourné à l’hôpital. Et moi je traîne mon oneitis.

J’ai enseigné la caverne de Platon, le cogito de Descartes, le nihilisme de Nietzsche, la liberté de Sartre. Des centaines d’étudiants m’ont entendu vociférer, m’ont vu suer et gesticuler, me beurrer de craie et pester contre mes crayons à l’encre vide. Quelques-uns sont venus me serrer la main et moi je sortais toujours de la classe en flottant un centimètre au dessus du sol, le torse brûlant, exalté, un sourire fendu à travers le visage, amoureux de ma job.

À 33 ans trois chalazions sont entrés en éruption autour de mes yeux. Trois coups de scalpel furent donnés dans mes paupières pour les retirer et j’ai marché l’oeil sous un bandage à travers les rues de Montréal. Borgne. Pirate. À 33 ans j’ai bu trop de café, j’ai mal dormi, j’ai trainé mon iPad dans le lit durant les nuits d’insomnie. À 33 ans j’ai traversé la ville à pieds d’un bord à l’autre à répétition.

À 33 ans j’ai donné un cours en plein air avec un chandail de Deleuze-Guattari, un carré rouge et un micro. Je me suis engueulé avec mon père à propos de la hausse. J’ai scandé durant mon cours dehors que mon père est riche en tabarnak.

Au Il Motore, j’ai vu the Twilight Sad collé sur le stage, j’ai headbangé devant Skeletonwitch à m’en arracher la tête, j’ai beurré un kleenex entre chacune des tounes de Radiohead au Centre Bell, perdu la moitié de mes cellules auditives grâce à Mogwai au Métropolis. J’ai fait le tour du parc maisonneuve avec The Sound, j’ai marché tête basse à Villeray avec Swans, je me suis lové au fond d’un taxi en pleine nuit avec Chromatics. J’ai donné du tip à une trentaine de taxis et j’ai rôdé les tunnels darques avec les amis de la musique souterraine.

J’ai passé des centaines d’heures devant facebook à rédiger des statuts, à commenter, à stalker. J’ai suivi l’actualité durant la grève, j’ai tenté d’être clever pour attirer l’attention. Jeter des bûches dans le poêle pour entretenir l’amitié, être hypnotisé des heures face au vide, à cliquer partout, à siphonner des likes comme si c’était de l’amour. À surveiller ce qu’elle faisait. À 33 ans j’ai gaspillé du temps et je n’ai pas lu assez de livres. J’en ai acheté des dizaines quand même et j’ai oublié ma guitare dans l’armoire.

J’ai mangé souvent hors de chez moi. J’ai oublié ma vaisselle sur le comptoir. J’ai sorti les poubelles et le recyclage, j’ai flatté mon chat. J’ai veillé sur le balcon. J’ai abandonné ma religion.

À 33 ans j’étais Drunkziak. J’ai bu davantage d’alcool que durant les dix années précédentes. De la bière. J’ai dansé saoul avec un abat-jour sur la tête entouré de dizaines d’auteurs de bande-dessinée. Du rhum. Du scotch. J’ai chanté saoul la chanson de Saint-Seiya sur un bixi avec Mathieu Arsenault. Du whisky. De la vodka. Oh combien de bixaouls j’ai piloté à travers le Plateau et Rosemont et Villeray. Du vin. J’ai vomi de la bile avant d’aller rejoindre la chambre vide de celle que je convoitais en vain. De l’hydromel. Je suis tombé en amour pour rien.

À 33 ans j’ai eu plus que ma dose de tristesse. Je suis devenu emoziak. Quelques fous rires m’ont fait tomber de ma chaise et hors du lit. J’ai eu du fonne, je me suis ennuyé, j’ai angoissé, j’ai eu de la peine, j’ai eu le rhume, j’ai éternué. J’étais seul et j’étais accompagné. À 33 ans j’étais obsédé la moitié du temps. À 33 ans je l’ai cherchée et je l’ai fui dans les rues de Villeray. À 33 ans j’ai contemplé le ventre des avions par en-dessous sur mon balcon. Sadziak, plane porn.

J’ai été soulevé par l’espoir, par le battement des casseroles dans les rues. Le tapage m’a assourdi sur Laurier, sur Masson, à travers Villeray et Rosemont. J’ai marché avec l’Anarchopanda, j’ai pété trois cuillères de bois en tapochant sur un chaudron. J’ai porté une grande pancarte « même ma chatte est contre la hausse » à travers les rues de Montréal, j’ai accompagné un ami et sa pancarte de Ewoks et leur chanson de la victoire Yub Nub, j’ai crié des slogans incompréhensibles, j’ai été transporté pour la première fois par une cause plus grande que moi. Une cause qui a vaincu, pour une fois.

À 33 ans une fille m’a arraché mes jeans dans ma cuisine, une autre m’a entrainé dans son lit. À 33 ans j’ai souvent oublié de regarder du porn. À 33 ans une fille m’a dit qu’elle n’était pas apte à avoir une relation. Un mois plus tard, elle était avec un autre. Un autre que je connais trop. À 33 ans je l’ai perdue et je n’ai pas réussi à l’oublier.

À 33 ans j’ai vu l’Islande, son soleil suspendu au-dessus de l’océan à minuit – Sólstafir, rayons crépusculaires. J’ai vu les montagnes dénudées, vertes phosphorescentes, les déserts volcaniques, les champs de lave recouverts de mousses. J’ai marché dans les hauteurs de Skógar, traversé le sable noir de Vík í Mýrdal, été ébloui par le paysage tordu de Landmannalaugar, eu le souffle coupé par la vision des glaciers en embuscade au dessus des montagnes de Skaftafell. Le bleu électrique éblouissant de la lagune glaciaire de Jökulsárlón m’a viré à l’envers et j’ai passé dix jours sans parler à personne.

À 33 ans j’ai bu du Brennivín en rigolant dans ma chambre à l’ombre de la cathédrale Hallgrímskirkja à Reykjavík. J’ai eu une crise de larmes dans une auberge de l’île de Heimaey sous le brouillard à l’ombre du volcan Eldfeld. Vestmannaeyjar blues. De cette distance je pouvais mesurer tout ce que j’avais perdu, tous ceux qui me manquaient. À mon retour j’ai été humilié par ce qui se tramait en mon absence.

À 33 ans je n’ai pas dit que l’autofiction c’est de la marde. À 33 ans j’en ai écrit et continuerai d’en écrire, encore un moment.

À 33 ans Ed Hardcore m’a dit pendant que le soleil se levait sur sa terrasse « t’es un crisse de brain mais tu te laisses trop diriger par tes émotions. »

C’était 33 ans, l’âge du christ, l’âge où Jésus fut crucifié. J’y ai survécu avec quelques cicatrices de plus, peut-être pas une couronne d’épines, peut-être pas des clous dans les paumes, mais ça a fait mal quand même, j’ai des gales, j’ai des poques, j’ai des bleus, mais ce n’est pas grave, je m’essuie, je me relève, je recommence. À 33 ans il y a eu de la lumière aussi, il y a eu les amis, et je suis toujours là.

Une bonne année? Une mauvaise?

Aucune idée, mais elle est terminée.

La valeur de l’égalité et ses ennemis

1 avril 2012

À lire sur Terreur! Terreur!

J’ai décidé de me prononcer sur le débat en cours actuellement à propos de la hausse des frais de scolarité au Québec. Je suis contre la hausse. J’appuie le mouvement de grève étudiante.

Je ne suis pas très calé en philosophie politique, ce n’est pas mon domaine d’étude – il s’agit d’un texte de philosophie sauvage, où je livre mes observations de manière brute sans me baser sur des sources particulières, sinon l’ouvrage Les idéologies politiques, le clivage gauche-droite de Danic Parenteau et Ian Parenteau. Ce sont surtout des intuitions que je tente de rendre plus explicites. C’est ma modeste contribution au débat. Mes deux cennes.

Je ressens toujours un certain malaise après l’écriture d’un essai. Je sens que je fais des raccourcis, que tant de choses sont occultées, je me sens captif de ma perspective. Je vois un peu plus clair qu’avant, mais je n’ai fait aussi que rendre la situation plus complexe. Je n’ai pas atteint la vérité. L’écriture d’un essai conduit toujours à ce type de frustration, d’insatisfaction fondamentale. Je crois que c’est normal. Un essai devrait être ouvert, lancer des lignes de force dans toutes les directions, un essai devrait être fourmillant de tensions, inachevé par essence. Écrire des essais me rend inquiet. C’est un mode d’écriture risqué. J’attaque des cibles. J’ai peur de me tromper, de dire des conneries. Mais qui ne risque rien n’a rien. Mon but n’est pas d’avoir raison, mais de donner à réfléchir. Je ne suis pas trop intéressé à ce qu’on discute de ce texte. Je suis plus intéressé de vous laisser le lire et de vous laisser faire votre chemin avec – l’utiliser, ou ne pas l’utiliser, ce sera votre affaire.

Cette tension et cette frustration de l’inachevé est complètement absente lorsque j’écris de la fiction, où au contraire j’essaie de refermer quelque chose, de créer une petite entité compacte, lisse, belle et parfaite. Après avoir écrit de la fiction, je me sens apaisé. Pour cette raison je vais revenir maintenant à ma tâche principale : finir ma série de textes de fiction pour Terreur Terreur, ces petites histoires de trash geek love. À suivre bientôt.

Vivisection d’un spécimen humain standard des années 10 (Tague III)

24 mars 2012

Les questions du Prince Stéphane Ranger

Auteur de l’excellent Plusieurs excuses aux éditions de Ta Mère, détenteur du blogue du même nom, collaborateur aux blogues Fins & Spirituels et à Terreur! Terreur!, nouvel ami.

Suite et fin de la tague des blogues (voir partie I et II). Je vais répondre comme à l’époque lointaine des journaux intimes virtuels et des blogues personnels, en déversant une logorrhée à propos de moi, je vais essayer d’en dire beaucoup trop avec le maximum de détails pour m’assurer que personne ne va s’aventurer trop loin là-dedans, une exposition de soi comme un marais où on s’enfonce pour disparaître dès les premières lignes et ne jamais plus émerger à la surface. Une protection : qui a envie d’en connaître autant à propos de « Darnziak », c’est qui ça, un « blogueur », who cares?

Je vais me défouler pour faire sortir tout ces trucs bassement « personnels », ce qui pourra m’aider ensuite à passer à autre chose sur ce blogue – me risquer avec un texte sur des enjeux sociaux et politiques, peut-être. Tant de textes que je sens que je dois écrire pour passer aux suivants… Mais d’abord… exercice d’ouverture.

1- Qui’ce que t’es?

En secondaire trois le professeur nous a demandé de décrire notre personnalité dans un texte, il a écrit sur ma copie « c’est intéressant, mais tu ne parles pas de toi, tu ne parles que de tes intérêts », et j’ai trouvé ça bizarre, je ne voyais pas la différence entre moi et mes intérêts, et c’est un peu la même chose aujourd’hui, je pourrais me résumer en disant : philosophie, littérature, musique, bande-dessinée, jeux vidéos, parfois le cinéma, et ça ferait le tour, mais je vais faire un effort de m’embourber un peu plus.

Je suis Jean-Philippe Morin, un petit gars qui commence à vieillir, maintenant un prof de philo au collégial, redevenu célibataire depuis peu de temps, longtemps un fucking geek, je ne suis pas grand, je suis hyper maigre, je suis blême et asymétrique, je suis un INFP selon un système de personnalité bidon que j’affectionne (Myers Briggs), le I veut dire introverti, plutôt timide, mais quand je suis à l’aise ça s’estompe et ça peut devenir difficile de me fermer la trappe, je fais des discours à n’en plus finir, j’ai une grosse voix forte et dans les partys on finit toujours par me gueuler de baisser le ton, mais cette faculté est utile pour mon métier, j’ai parfois l’impression qu’il suffit d’appuyer sur « play » et mes cours se donnent tout seuls, j’adore les grandes conversations à propos des trucs importants comme la vie l’amour la mort l’art le réel la vérité le black metal megaman final fantasy etc., je ne voudrais jamais que ça se termine et je suis toujours le dernier à partir lors des soirées…

Dans INFP la deuxième lettre veut dire Intuitif, ça veut dire que j’aime les idées, l’abstraction, the big picture, je n’ai pas trop de patience pour les détails, je suis le contraire d’un terre-à-terre, je suis nul dans tout ce qui est manuel, pratique, sauf le dessin et la guitare (un peu), j’adore les livres – j’en achète plein et je lis beaucoup (je lirais plus si je ne passais pas autant de temps sur internet), je suis un rêveur, je préfère souvent l’imaginaire à ce qui est sous mes yeux, la théorie à la pratique, la troisième lettre veut dire « Feeler », ça signifie que je prend des décisions plus souvent à partir de mes émotions ou intuitions plutôt que par la simple logique, je serai plus souvent trop gentil plutôt que l’inverse, trop de tact plutôt que pas assez, je suis doux et fin même si je peux être très susceptible et me fâcher, mais il n’y a qu’une chose qui m’enrage vraiment dans la vie ce sont les préjugés, les gens qui jugent sans savoir de quoi ils parlent, qui jugent sans connaître, surtout ce que j’aime, mes intérêts que je confond avec ma personne, je n’aime pas plus le mépris et la supériorité, je crois qu’on est tous identique à la base, des êtres faibles et fragiles, souffrants…

Pour revenir à la lettre F elle signifie aussi que je suis un petit sensible qui n’a pas de gêne à s’émouvoir et à dire « c’est beau » quinze fois par jour, sans craindre pour sa « virilité » (un concept qui ne m’inquiète pas, qui ne m’intéresse pas), ça peut être la lumière de fin de journée, les arbres le long d’une rue, la musique de vieux jeu 8-bit ou une simple phrase lue quelque part, j’ai la larme à l’œil facile et c’est aussi facile de me faire rire, mon humour est de type autodérision, je ne suis pas ironique ni sarcastique, je ne veux pas diriger mon humour vers les autres, je souhaiterais qu’on fasse tous la même chose, si je suis distant c’est simplement parce que je me sens gêné, insignifiant, ou j’ai l’impression qu’on ne s’intéresse pas à moi alors je reste en retrait, « réservé » m’a-t-on déjà dit mais si on me connaît je suis le contraire de quelqu’un de froid et je m’ouvre très vite et facilement et n’ait jamais peur de tout raconter, de tout dire ce que je pense à propos de la vie et l’univers et tout le reste, encore moins peur sur internet où la pire chose qui puisse nous arriver est de parler dans le vide…

La dernière lettre P veut dire « Perceptive » donc que je suis ouvert et curieux, je n’aime pas trancher trop vite, j’ai parfois de la difficulté à me brancher, ma mère dit « c’est parce que je suis Balance », né fin septembre, je suis parfois hésitant, je préfère considérer plusieurs options, peut-être comme défaut la sombre procrastination, pas toujours bien organisé, je ne planifie pas trop, pas vraiment de discipline, je ne fais pas de liste, je n’ai pas d’agenda, je ne respecte pas toujours les horaires, mais je suis ponctuel à l’excès, du genre à arriver toujours trop d’avance, et je ne dépasse pas les deadlines (ou rarement), ce qui m’aide c’est que je suis obsessif, ou passionné, quand quelque chose m’intéresse je ne le lâche pas et le monde entier autour disparaît…

Dans un autre système psychologique plus nouvel âge que j’aime bien sans trop y croire, l’ennéagramme, je suis 4w5, le « romantique », le tempérament d’artiste torturé, qui ne rêve que de s’exprimer, qui cherche à se comprendre lui-même, qui se sent différent des autres, j’ai des tendances mélancoliques, nostalgiques, je suis de mauvaise humeur le matin, parfois vaguement nihiliste, misanthrope, mais ce n’est pas sérieux parce que je retrouve la bonne humeur dès que je suis en agréable compagnie, facile à émouvoir et à égayer, je suis devenu quasi-végétarien avec le temps, sans être trop militant là-dessus, je dissimule le plus souvent ce que je pense, ça rends les gens agressifs, mal à l’aise ou déplaisants, je soupçonne qu’ils redoutent une posture moralisatrice de ma part et elle parfois difficile à éviter il faut l’avouer…

Je me classerais parmi les athées, n’ayant eu nulle éducation religieuse substantielle je me sens plutôt étranger au christianisme, mais j’ai une fascination de longue date pour le bouddhisme, forme de spiritualité sans dieu, j’ai lu pas mal sur le zen, j’ai pratiqué un peu zazen pendant un certain temps et je me sens très proche des idées de ce courant, plus que n’importe quelle philosophie occidentale, je n’aurais pas de scrupules à me dire bouddhiste non pratiquant (voir ici).

Je viens d’un milieu plutôt aisé, classe moyenne élevée, mon père est haut placé dans l’organisation d’une grande compagnie, mais c’est un ingénieur, il a une formation strictement scientifique, on ne parlait jamais de politique à la maison, maintenant il a les opinions standards de sa classe sociale, mais dans mon cas mes sympathies politiques sont très à gauche, je me sentirai toujours plus près des intellectuels et des artistes, des marginaux et des laissé-pour-compte de la société, me sentant moi-même étrange, une anomalie, bizarre, différent depuis toujours, je penche vers l’égalitarisme plutôt radical, je préfère la démocratie à la tyrannie bien sûr mais j’ai parfois des doutes quant à la possibilité de son application réelle quoique je ne fais pas assez confiance à la nature humaine pour croire qu’une organisation sociale égalitaire jaillisse spontanément si on abolit le pouvoir politique (il apparaîtrait une logique de groupes comme décrit ici), la droite me fâche, me heurte et me blesse, j’ai une certaine fibre nationaliste, souverainiste, mais déplore que notre peuple ait refusé deux fois la possibilité d’un pays, la dernière fois en 1995 alors que j’avais 17 ans et ne pouvait pas encore participer, je n’ai pas d’estime pour le système économique capitaliste et sa logique de surconsommation, d’expansion des marchés et d’épuisement des ressources, bien sûr je suis environnementaliste, parfois assez radical, je ne crois pas que notre espèce devrait prendre en compte seulement le bonheur humain, elle devrait agir comme gardienne de l’environnement fragile qui a permis l’éclosion de la conscience de soi, l’humanité aurait besoin d’un nouvel ascétisme pour réfréner ses désirs dévorants, je ne suis pas trop optimiste dans ce cas, je crains que l’humanité ne soit qu’une première ébauche ratée de vie intelligente, trop égoïste et détraquée pour accomplir le prochain pas décisif dans l’évolution stellaire, un saut vers un ordre supérieur, plutôt que l’éradication de toute vie sur la planète, qui semble parfois être notre désir le plus pressant. Nous sommes peut-être en train d’échouer un stade évolutif mais nos successeurs y arriveront, l’univers est vaste et recèle des possibilités secrètes.

J’espère en avoir beaucoup trop dit.

2- D’où’ce tu sors?

(A) = Port-Cartier. 847 km de Montréal.

De loin, du nord, de la Côte-Nord, né à Sept-Îles, j’ai vécu à Port-Cartier jusqu’à l’âge de 10 ans, une ville si loin sur les berges du golfe St-Laurent que le fleuve est vaste comme la mer, l’autre rive n’est pas visible, je reste très attaché à ce coin de pays, la forêt boréale et même la taïga par endroit, les tourbières à perte de vue vers les montagnes basses et le fleuve immense, ça reste ma terre natale, mais je n’ai aucune famille là-bas, mes parents y travaillaient mais sont partis depuis longtemps, ainsi que tout nos amis de la région, j’ai peu d’occasions d’y retourner mais j’essaie de le faire quand je peux, ça reste un monde mythique, le lieu originel, le seul endroit où la température me semblable tolérable l’été, j’aime traverser la Côte-Nord sur la route 138 pour retourner à Port-Cartier, marcher dans les rues de mon enfance où tout a rétréci, les ruines de l’hôtel brulé, la plage et les îles de rochers, les baies et la forêt, les rivières et les chutes, l’épave rouillée du Lady Era qui se disloque et s’enfonce dans la mer chaque année un peu plus. J’aime posséder cette origine peu banale, lointaine.


L’épave du Lady Era, Port-Cartier, Automne 2011.

En août 1989 à l’âge de presque 11 ans je suis déménagé sur la rive-sud de Montréal, à Boucherville. Je viens de là aussi – la grande banlieue montréalaise infinie, ennuyante, les tours de vélo, les canicules, les piscines hors-terre, le nintendo dans le sous-sol, la polyvalente gigantesque, les centre d’achats.

3- À quoi tu joues?

Au Colecovision, Commodore 64, PC, NES, SNES, Genesis, Playstation, Nintendo 64, Gamecube, PS2, Wii, Gameboy, Gameboy Advance, Nintendo DS, Nintendo 3DS, j’aime les jeux d’aventures, les jeux de platforme, les RPG, je préfère le rétro gaming mais aussi quelques trucs récents, depuis peu aussi je m’essaie à des jeux de rôle de table avec Cédric, c’est pas mal ça.

4- Qu’est-ce tu veux?

Dans l’ordre de force de la volonté, je veux écrire, je veux écrire encore quelques textes de blogue, je veux écrire un bon roman (l’été prochain), je veux le publier, je veux me trouver une nouvelle blonde (c’est pas urgent mais ça ne ferait pas de tort), je veux écrire des essais, peut-être en faire un livre aussi, du moins les diffuser d’une meilleure façon que sur un petit blogue négligé, je veux voir mes amis, je veux m’en faire d’autres encore, je veux faire de la BD, je veux donner des bons cours de philosophie, je veux que mes étudiants aiment – non pas moi – mais mes cours, et un peu la philosophie elle-même, je veux lire des tonnes de livres, des romans, des essais, de la poésie, des BDs, je veux écouter encore des tonnes de musique, ne jamais cesser d’en découvrir, aller voir des shows, je veux voyager, aller en Islande, aller en Norvège, en Écosse, en Irlande, retourner au Japon, un peu plus à long terme je voudrais devenir propriétaire, un condo ou une maison, et aussi je ne cesse pas de vouloir fonder une famille, avoir des enfants me semble une expérience qu’un humain doit absolument vivre lors de son passage sur terre, sinon il passe à côté de quelque chose d’important et reste condamné à satisfaire ses propres petits désirs, je pense avoir quelque chose à offrir de ce côté, sinon je veux réussir à percer ma petite bulle individuelle et rejoindre le monde extérieur, les gens, les autres, cette « société », ce « monde », je veux y contribuer, participer à la culture, offrir ce que j’ai de meilleur, servir à quelque chose de plus grand que moi, je veux être présent en 2012 à Montréal au Québec sur la planète Terre, essayer d’y comprendre quelque chose, encore plus crever la pellicule d’illusions et de peurs qui me retient prisonnier dans mon ego et retrouver la « réalité », être capable d’apprécier le passage du temps, ce qui est précieux, sans pas trop rêver d’être ailleurs, moins espérer et vouloir davantage. Je ne parle même pas de bonheur.

5- C’est quoi ton problème?

Mon problème est la vie quotidienne, l’ennui, les tâches ménagères, aller se coucher le soir, se lever le matin, la cuisine, manger seul, la vaisselle, les impôts, les REERs, l’addiction à internet, se trouver un appartement, se trouver une blonde, réseau contact, la procrastination, la léthargie, la solitude, le mépris des autres, l’indifférence, l’incompréhension, leur jugement, la haine, la colère, la peur.

La tristesse n’est pas un problème parce qu’elle est belle.

6- À qui tu dis «Ta yeule»

À mon frère. Je l’aime. Mais lui aussi a hérité de cette incroyable capacité de parler fort et vite et de couper la parole à tout le monde, il brandit lui aussi sa grosse voix forte de Morin mais il la mets au service de Starcraft 2. C’est pour ça que je lui dis, parfois, « je t’aime, mais ta yeule avec tes Protoss, tes Zergs, tes Terrans. »

7- Pour qui tu dis «Ta yeule écouteécouteécouteécouteécoute!!!!!»?

Je n’ai pas besoin de dire ça, j’enterre tout le monde, je parle plus fort que tout le monde, je coupe la parole, je… heille, je te parle! Écoute!

8- Qu’est-ce qui te procure des petits instants de bonheur ineffables

L’univers entier en soustrayant ce dont je parle au numéro 5. Il y a des trucs plus spécifiques. Croiser un chat par hasard sur la rue. La belle musique. Megaman 2. Les yeux brillants d’un/une étudiant/étudiante qui vient de saisir une idée. Faire rire la classe. Dessiner. Jouer de la guitare fort la nuit – des riffs de black metal sans fin. Mes amis. Le ciel. Les arbres. Un bon livre. Un bon repas préparé avec attention avec quelqu’un qui est heureux d’être avec moi. Discuter. Marcher. Des tas de trucs mais cela va commencer à ressembler à un profil de réseau contact ou peut-être n’est-ce que cela depuis le début.

Les belles femmes me procurent rarement des instants de bonheur puisqu’elles sont trop dangereuses. Le désir n’est pas source de bonheur, mais de malheur, comme on le sait depuis Bouddha au moins.

9- Y a-t-il de l’espoir? Parle-moi de tça, un peu, pour voir.


C’est compliqué, j’ai lu des trucs sur la sagesse qui provient de l’absence d’espoir, l’envers de l’espoir n’est au fond que la crainte, l’espoir c’est désirer ce qui ne dépend pas de nous, comme on dit « j’espère qu’il fera beau demain », c’est en même temps avoir peur du mauvais temps, c’est se préparer pour une déception, c’est suspendre notre bonheur à quelque chose qui nous est extérieur et on se prépare pour l’échec, mais je crois que souvent par espoir on veut dire autre chose, plutôt est-ce qu’il est possible de changer les choses, d’avoir une emprise sur le monde, de l’orienter dans une meilleure direction, est-il possible de se comprendre, de se rejoindre, de partager quelque chose, et là dessus je crois que c’est tout à fait possible, ça peut arriver par surprise à tout moment, parfois avec la caissière à l’épicerie on arrive à être sur la même longueur d’onde, on arrive à donner sans rien espérer en retour, un sourire, une parole drôle, il y a donc de l’espoir, je repense au spectacle de Godspeed you! black emperor l’an passé (mon groupe préféré de tous les temps je dirais), ils avaient projetés le mot « HOPE » en gros sur l’écran derrière la scène au début du spectacle, c’était magnifique, et c’est la même chose avec le mouvement social étudiant en ce moment, l’espoir comme une forme de confiance qu’on puisse ensemble sortir de nos retranchements individuels et essayer de viser un bien commun, un monde meilleur, la possibilité de dissoudre les haines et les conflits, diminuer l’égoïsme de chacun… on pouvait le sentir lors de la grande manifestation du 22 mars, c’était surprenant et beau, le cynisme de l’époque, l’apathie, tout cela s’est évaporé, oui je pense qu’on peut encore espérer en ce sens là, mais comme cela dépend de nous, c’est plutôt une question de volonté, on peut vouloir un monde meilleur, et j’ai confiance que cette volonté là puisse se répandre sur terre, même s’il y a du travail à faire.

10- On t’annonce que tu hérites: 250 000 dollars, grand-oncle ou grande-tante inconnu et/ou e. Qu’est-ce tu fais? Comment tu réagis?

Je suis content, mais l’argent ne m’émeut pas, j’arrive toujours très mal à saisir ce qu’il signifie, à le traduire en termes de biens ou d’expériences, je suis une sorte d’immatérialiste qui ne sait pas le montant de son compte en banque par cœur, je suppose que je m’arrange pour m’acheter un beau condo ou un chalet sur la Côte-Nord et je planifie quelques voyages et puis… je me sens coupable et je me dis que je devrais faire de gros cadeaux à ceux que j’aime.

11- On t’annonce que tu vas mourir dans deux ans. Qu’est-ce qui s’passe?

Je n’arrive pas sérieusement à réfléchir à cette question. Je ne veux pas faire semblant. Je ne suis pas capable de me mettre dans cet état d’esprit. Je me demande si on est vraiment capable de comprendre qu’on va mourir un jour. Pourtant, c’est supposé être une certitude. Alors, où est l’urgence? Pourquoi ressentons-nous notre vie comme si elle allait s’étirer à l’infini et se poursuivre encore et encore? Pourquoi ressentons-nous autant d’ennui? Tout ce qu’on remet à plus tard sans cesse. Cette peur qui nous freine. On aura le temps demain. C’est impossible d’imaginer qu’il n’y ait plus de lendemain. Notre esprit, par sa logique rigide, nous l’interdit. C’est comme se demander : au bout de l’univers, à la limite de l’espace, à la frontière, qu’est-ce qu’il y a? Est-ce qu’il y a un mur? S’il y a un mur, qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté? On ne peut imaginer un terme. L’esprit est calibré pour l’infini. La finitude est impensable. La mort est impensable. Au fond, si on me faisait ce diagnostic, je pense que je comprendrais à quel point je ne comprend pas ce que veut dire « mourir » – avec une acuité, une intensité qui dépasserait de manière exponentielle ce que je peux en écrire ce soir, alors que je viens de parler de moi, de ce que j’aime, de ce que je voudrais faire disparaître, de ce que je veux, de ce que j’espère ou crains pour moi et l’humanité entière. Je suis horriblement vivant, d’arborer autant de désirs, de craintes, tout cela ne peut juste pas cesser, se terminer, disparaître. Cela doit se prolonger d’une manière ou d’une autre, si ce n’est pas par un corps, par une série de lignes de forces, d’impacts sur le monde. Je crois que je vivrais une révolte contre l’idée de disparaître, contre l’idée de la fin, je tenterais de la penser et n’y arriverais pas. Je voudrais m’assurer que mon passage ait laissé le moins de débris possible, le minimum de dommage, qu’il a augmenté ne serait-ce qu’un peu le niveau de sagesse et d’amour dans ce maudit univers cruel froid de souffrance d’entropie et de chaos.

Quelque chose comme cela.