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Vivisection d’un spécimen humain standard des années 10 (Tague III)

24 mars 2012

Les questions du Prince Stéphane Ranger

Auteur de l’excellent Plusieurs excuses aux éditions de Ta Mère, détenteur du blogue du même nom, collaborateur aux blogues Fins & Spirituels et à Terreur! Terreur!, nouvel ami.

Suite et fin de la tague des blogues (voir partie I et II). Je vais répondre comme à l’époque lointaine des journaux intimes virtuels et des blogues personnels, en déversant une logorrhée à propos de moi, je vais essayer d’en dire beaucoup trop avec le maximum de détails pour m’assurer que personne ne va s’aventurer trop loin là-dedans, une exposition de soi comme un marais où on s’enfonce pour disparaître dès les premières lignes et ne jamais plus émerger à la surface. Une protection : qui a envie d’en connaître autant à propos de « Darnziak », c’est qui ça, un « blogueur », who cares?

Je vais me défouler pour faire sortir tout ces trucs bassement « personnels », ce qui pourra m’aider ensuite à passer à autre chose sur ce blogue – me risquer avec un texte sur des enjeux sociaux et politiques, peut-être. Tant de textes que je sens que je dois écrire pour passer aux suivants… Mais d’abord… exercice d’ouverture.

1- Qui’ce que t’es?

En secondaire trois le professeur nous a demandé de décrire notre personnalité dans un texte, il a écrit sur ma copie « c’est intéressant, mais tu ne parles pas de toi, tu ne parles que de tes intérêts », et j’ai trouvé ça bizarre, je ne voyais pas la différence entre moi et mes intérêts, et c’est un peu la même chose aujourd’hui, je pourrais me résumer en disant : philosophie, littérature, musique, bande-dessinée, jeux vidéos, parfois le cinéma, et ça ferait le tour, mais je vais faire un effort de m’embourber un peu plus.

Je suis Jean-Philippe Morin, un petit gars qui commence à vieillir, maintenant un prof de philo au collégial, redevenu célibataire depuis peu de temps, longtemps un fucking geek, je ne suis pas grand, je suis hyper maigre, je suis blême et asymétrique, je suis un INFP selon un système de personnalité bidon que j’affectionne (Myers Briggs), le I veut dire introverti, plutôt timide, mais quand je suis à l’aise ça s’estompe et ça peut devenir difficile de me fermer la trappe, je fais des discours à n’en plus finir, j’ai une grosse voix forte et dans les partys on finit toujours par me gueuler de baisser le ton, mais cette faculté est utile pour mon métier, j’ai parfois l’impression qu’il suffit d’appuyer sur « play » et mes cours se donnent tout seuls, j’adore les grandes conversations à propos des trucs importants comme la vie l’amour la mort l’art le réel la vérité le black metal megaman final fantasy etc., je ne voudrais jamais que ça se termine et je suis toujours le dernier à partir lors des soirées…

Dans INFP la deuxième lettre veut dire Intuitif, ça veut dire que j’aime les idées, l’abstraction, the big picture, je n’ai pas trop de patience pour les détails, je suis le contraire d’un terre-à-terre, je suis nul dans tout ce qui est manuel, pratique, sauf le dessin et la guitare (un peu), j’adore les livres – j’en achète plein et je lis beaucoup (je lirais plus si je ne passais pas autant de temps sur internet), je suis un rêveur, je préfère souvent l’imaginaire à ce qui est sous mes yeux, la théorie à la pratique, la troisième lettre veut dire « Feeler », ça signifie que je prend des décisions plus souvent à partir de mes émotions ou intuitions plutôt que par la simple logique, je serai plus souvent trop gentil plutôt que l’inverse, trop de tact plutôt que pas assez, je suis doux et fin même si je peux être très susceptible et me fâcher, mais il n’y a qu’une chose qui m’enrage vraiment dans la vie ce sont les préjugés, les gens qui jugent sans savoir de quoi ils parlent, qui jugent sans connaître, surtout ce que j’aime, mes intérêts que je confond avec ma personne, je n’aime pas plus le mépris et la supériorité, je crois qu’on est tous identique à la base, des êtres faibles et fragiles, souffrants…

Pour revenir à la lettre F elle signifie aussi que je suis un petit sensible qui n’a pas de gêne à s’émouvoir et à dire « c’est beau » quinze fois par jour, sans craindre pour sa « virilité » (un concept qui ne m’inquiète pas, qui ne m’intéresse pas), ça peut être la lumière de fin de journée, les arbres le long d’une rue, la musique de vieux jeu 8-bit ou une simple phrase lue quelque part, j’ai la larme à l’œil facile et c’est aussi facile de me faire rire, mon humour est de type autodérision, je ne suis pas ironique ni sarcastique, je ne veux pas diriger mon humour vers les autres, je souhaiterais qu’on fasse tous la même chose, si je suis distant c’est simplement parce que je me sens gêné, insignifiant, ou j’ai l’impression qu’on ne s’intéresse pas à moi alors je reste en retrait, « réservé » m’a-t-on déjà dit mais si on me connaît je suis le contraire de quelqu’un de froid et je m’ouvre très vite et facilement et n’ait jamais peur de tout raconter, de tout dire ce que je pense à propos de la vie et l’univers et tout le reste, encore moins peur sur internet où la pire chose qui puisse nous arriver est de parler dans le vide…

La dernière lettre P veut dire « Perceptive » donc que je suis ouvert et curieux, je n’aime pas trancher trop vite, j’ai parfois de la difficulté à me brancher, ma mère dit « c’est parce que je suis Balance », né fin septembre, je suis parfois hésitant, je préfère considérer plusieurs options, peut-être comme défaut la sombre procrastination, pas toujours bien organisé, je ne planifie pas trop, pas vraiment de discipline, je ne fais pas de liste, je n’ai pas d’agenda, je ne respecte pas toujours les horaires, mais je suis ponctuel à l’excès, du genre à arriver toujours trop d’avance, et je ne dépasse pas les deadlines (ou rarement), ce qui m’aide c’est que je suis obsessif, ou passionné, quand quelque chose m’intéresse je ne le lâche pas et le monde entier autour disparaît…

Dans un autre système psychologique plus nouvel âge que j’aime bien sans trop y croire, l’ennéagramme, je suis 4w5, le « romantique », le tempérament d’artiste torturé, qui ne rêve que de s’exprimer, qui cherche à se comprendre lui-même, qui se sent différent des autres, j’ai des tendances mélancoliques, nostalgiques, je suis de mauvaise humeur le matin, parfois vaguement nihiliste, misanthrope, mais ce n’est pas sérieux parce que je retrouve la bonne humeur dès que je suis en agréable compagnie, facile à émouvoir et à égayer, je suis devenu quasi-végétarien avec le temps, sans être trop militant là-dessus, je dissimule le plus souvent ce que je pense, ça rends les gens agressifs, mal à l’aise ou déplaisants, je soupçonne qu’ils redoutent une posture moralisatrice de ma part et elle parfois difficile à éviter il faut l’avouer…

Je me classerais parmi les athées, n’ayant eu nulle éducation religieuse substantielle je me sens plutôt étranger au christianisme, mais j’ai une fascination de longue date pour le bouddhisme, forme de spiritualité sans dieu, j’ai lu pas mal sur le zen, j’ai pratiqué un peu zazen pendant un certain temps et je me sens très proche des idées de ce courant, plus que n’importe quelle philosophie occidentale, je n’aurais pas de scrupules à me dire bouddhiste non pratiquant (voir ici).

Je viens d’un milieu plutôt aisé, classe moyenne élevée, mon père est haut placé dans l’organisation d’une grande compagnie, mais c’est un ingénieur, il a une formation strictement scientifique, on ne parlait jamais de politique à la maison, maintenant il a les opinions standards de sa classe sociale, mais dans mon cas mes sympathies politiques sont très à gauche, je me sentirai toujours plus près des intellectuels et des artistes, des marginaux et des laissé-pour-compte de la société, me sentant moi-même étrange, une anomalie, bizarre, différent depuis toujours, je penche vers l’égalitarisme plutôt radical, je préfère la démocratie à la tyrannie bien sûr mais j’ai parfois des doutes quant à la possibilité de son application réelle quoique je ne fais pas assez confiance à la nature humaine pour croire qu’une organisation sociale égalitaire jaillisse spontanément si on abolit le pouvoir politique (il apparaîtrait une logique de groupes comme décrit ici), la droite me fâche, me heurte et me blesse, j’ai une certaine fibre nationaliste, souverainiste, mais déplore que notre peuple ait refusé deux fois la possibilité d’un pays, la dernière fois en 1995 alors que j’avais 17 ans et ne pouvait pas encore participer, je n’ai pas d’estime pour le système économique capitaliste et sa logique de surconsommation, d’expansion des marchés et d’épuisement des ressources, bien sûr je suis environnementaliste, parfois assez radical, je ne crois pas que notre espèce devrait prendre en compte seulement le bonheur humain, elle devrait agir comme gardienne de l’environnement fragile qui a permis l’éclosion de la conscience de soi, l’humanité aurait besoin d’un nouvel ascétisme pour réfréner ses désirs dévorants, je ne suis pas trop optimiste dans ce cas, je crains que l’humanité ne soit qu’une première ébauche ratée de vie intelligente, trop égoïste et détraquée pour accomplir le prochain pas décisif dans l’évolution stellaire, un saut vers un ordre supérieur, plutôt que l’éradication de toute vie sur la planète, qui semble parfois être notre désir le plus pressant. Nous sommes peut-être en train d’échouer un stade évolutif mais nos successeurs y arriveront, l’univers est vaste et recèle des possibilités secrètes.

J’espère en avoir beaucoup trop dit.

2- D’où’ce tu sors?

(A) = Port-Cartier. 847 km de Montréal.

De loin, du nord, de la Côte-Nord, né à Sept-Îles, j’ai vécu à Port-Cartier jusqu’à l’âge de 10 ans, une ville si loin sur les berges du golfe St-Laurent que le fleuve est vaste comme la mer, l’autre rive n’est pas visible, je reste très attaché à ce coin de pays, la forêt boréale et même la taïga par endroit, les tourbières à perte de vue vers les montagnes basses et le fleuve immense, ça reste ma terre natale, mais je n’ai aucune famille là-bas, mes parents y travaillaient mais sont partis depuis longtemps, ainsi que tout nos amis de la région, j’ai peu d’occasions d’y retourner mais j’essaie de le faire quand je peux, ça reste un monde mythique, le lieu originel, le seul endroit où la température me semblable tolérable l’été, j’aime traverser la Côte-Nord sur la route 138 pour retourner à Port-Cartier, marcher dans les rues de mon enfance où tout a rétréci, les ruines de l’hôtel brulé, la plage et les îles de rochers, les baies et la forêt, les rivières et les chutes, l’épave rouillée du Lady Era qui se disloque et s’enfonce dans la mer chaque année un peu plus. J’aime posséder cette origine peu banale, lointaine.


L’épave du Lady Era, Port-Cartier, Automne 2011.

En août 1989 à l’âge de presque 11 ans je suis déménagé sur la rive-sud de Montréal, à Boucherville. Je viens de là aussi – la grande banlieue montréalaise infinie, ennuyante, les tours de vélo, les canicules, les piscines hors-terre, le nintendo dans le sous-sol, la polyvalente gigantesque, les centre d’achats.

3- À quoi tu joues?

Au Colecovision, Commodore 64, PC, NES, SNES, Genesis, Playstation, Nintendo 64, Gamecube, PS2, Wii, Gameboy, Gameboy Advance, Nintendo DS, Nintendo 3DS, j’aime les jeux d’aventures, les jeux de platforme, les RPG, je préfère le rétro gaming mais aussi quelques trucs récents, depuis peu aussi je m’essaie à des jeux de rôle de table avec Cédric, c’est pas mal ça.

4- Qu’est-ce tu veux?

Dans l’ordre de force de la volonté, je veux écrire, je veux écrire encore quelques textes de blogue, je veux écrire un bon roman (l’été prochain), je veux le publier, je veux me trouver une nouvelle blonde (c’est pas urgent mais ça ne ferait pas de tort), je veux écrire des essais, peut-être en faire un livre aussi, du moins les diffuser d’une meilleure façon que sur un petit blogue négligé, je veux voir mes amis, je veux m’en faire d’autres encore, je veux faire de la BD, je veux donner des bons cours de philosophie, je veux que mes étudiants aiment – non pas moi – mais mes cours, et un peu la philosophie elle-même, je veux lire des tonnes de livres, des romans, des essais, de la poésie, des BDs, je veux écouter encore des tonnes de musique, ne jamais cesser d’en découvrir, aller voir des shows, je veux voyager, aller en Islande, aller en Norvège, en Écosse, en Irlande, retourner au Japon, un peu plus à long terme je voudrais devenir propriétaire, un condo ou une maison, et aussi je ne cesse pas de vouloir fonder une famille, avoir des enfants me semble une expérience qu’un humain doit absolument vivre lors de son passage sur terre, sinon il passe à côté de quelque chose d’important et reste condamné à satisfaire ses propres petits désirs, je pense avoir quelque chose à offrir de ce côté, sinon je veux réussir à percer ma petite bulle individuelle et rejoindre le monde extérieur, les gens, les autres, cette « société », ce « monde », je veux y contribuer, participer à la culture, offrir ce que j’ai de meilleur, servir à quelque chose de plus grand que moi, je veux être présent en 2012 à Montréal au Québec sur la planète Terre, essayer d’y comprendre quelque chose, encore plus crever la pellicule d’illusions et de peurs qui me retient prisonnier dans mon ego et retrouver la « réalité », être capable d’apprécier le passage du temps, ce qui est précieux, sans pas trop rêver d’être ailleurs, moins espérer et vouloir davantage. Je ne parle même pas de bonheur.

5- C’est quoi ton problème?

Mon problème est la vie quotidienne, l’ennui, les tâches ménagères, aller se coucher le soir, se lever le matin, la cuisine, manger seul, la vaisselle, les impôts, les REERs, l’addiction à internet, se trouver un appartement, se trouver une blonde, réseau contact, la procrastination, la léthargie, la solitude, le mépris des autres, l’indifférence, l’incompréhension, leur jugement, la haine, la colère, la peur.

La tristesse n’est pas un problème parce qu’elle est belle.

6- À qui tu dis «Ta yeule»

À mon frère. Je l’aime. Mais lui aussi a hérité de cette incroyable capacité de parler fort et vite et de couper la parole à tout le monde, il brandit lui aussi sa grosse voix forte de Morin mais il la mets au service de Starcraft 2. C’est pour ça que je lui dis, parfois, « je t’aime, mais ta yeule avec tes Protoss, tes Zergs, tes Terrans. »

7- Pour qui tu dis «Ta yeule écouteécouteécouteécouteécoute!!!!!»?

Je n’ai pas besoin de dire ça, j’enterre tout le monde, je parle plus fort que tout le monde, je coupe la parole, je… heille, je te parle! Écoute!

8- Qu’est-ce qui te procure des petits instants de bonheur ineffables

L’univers entier en soustrayant ce dont je parle au numéro 5. Il y a des trucs plus spécifiques. Croiser un chat par hasard sur la rue. La belle musique. Megaman 2. Les yeux brillants d’un/une étudiant/étudiante qui vient de saisir une idée. Faire rire la classe. Dessiner. Jouer de la guitare fort la nuit – des riffs de black metal sans fin. Mes amis. Le ciel. Les arbres. Un bon livre. Un bon repas préparé avec attention avec quelqu’un qui est heureux d’être avec moi. Discuter. Marcher. Des tas de trucs mais cela va commencer à ressembler à un profil de réseau contact ou peut-être n’est-ce que cela depuis le début.

Les belles femmes me procurent rarement des instants de bonheur puisqu’elles sont trop dangereuses. Le désir n’est pas source de bonheur, mais de malheur, comme on le sait depuis Bouddha au moins.

9- Y a-t-il de l’espoir? Parle-moi de tça, un peu, pour voir.


C’est compliqué, j’ai lu des trucs sur la sagesse qui provient de l’absence d’espoir, l’envers de l’espoir n’est au fond que la crainte, l’espoir c’est désirer ce qui ne dépend pas de nous, comme on dit « j’espère qu’il fera beau demain », c’est en même temps avoir peur du mauvais temps, c’est se préparer pour une déception, c’est suspendre notre bonheur à quelque chose qui nous est extérieur et on se prépare pour l’échec, mais je crois que souvent par espoir on veut dire autre chose, plutôt est-ce qu’il est possible de changer les choses, d’avoir une emprise sur le monde, de l’orienter dans une meilleure direction, est-il possible de se comprendre, de se rejoindre, de partager quelque chose, et là dessus je crois que c’est tout à fait possible, ça peut arriver par surprise à tout moment, parfois avec la caissière à l’épicerie on arrive à être sur la même longueur d’onde, on arrive à donner sans rien espérer en retour, un sourire, une parole drôle, il y a donc de l’espoir, je repense au spectacle de Godspeed you! black emperor l’an passé (mon groupe préféré de tous les temps je dirais), ils avaient projetés le mot « HOPE » en gros sur l’écran derrière la scène au début du spectacle, c’était magnifique, et c’est la même chose avec le mouvement social étudiant en ce moment, l’espoir comme une forme de confiance qu’on puisse ensemble sortir de nos retranchements individuels et essayer de viser un bien commun, un monde meilleur, la possibilité de dissoudre les haines et les conflits, diminuer l’égoïsme de chacun… on pouvait le sentir lors de la grande manifestation du 22 mars, c’était surprenant et beau, le cynisme de l’époque, l’apathie, tout cela s’est évaporé, oui je pense qu’on peut encore espérer en ce sens là, mais comme cela dépend de nous, c’est plutôt une question de volonté, on peut vouloir un monde meilleur, et j’ai confiance que cette volonté là puisse se répandre sur terre, même s’il y a du travail à faire.

10- On t’annonce que tu hérites: 250 000 dollars, grand-oncle ou grande-tante inconnu et/ou e. Qu’est-ce tu fais? Comment tu réagis?

Je suis content, mais l’argent ne m’émeut pas, j’arrive toujours très mal à saisir ce qu’il signifie, à le traduire en termes de biens ou d’expériences, je suis une sorte d’immatérialiste qui ne sait pas le montant de son compte en banque par cœur, je suppose que je m’arrange pour m’acheter un beau condo ou un chalet sur la Côte-Nord et je planifie quelques voyages et puis… je me sens coupable et je me dis que je devrais faire de gros cadeaux à ceux que j’aime.

11- On t’annonce que tu vas mourir dans deux ans. Qu’est-ce qui s’passe?

Je n’arrive pas sérieusement à réfléchir à cette question. Je ne veux pas faire semblant. Je ne suis pas capable de me mettre dans cet état d’esprit. Je me demande si on est vraiment capable de comprendre qu’on va mourir un jour. Pourtant, c’est supposé être une certitude. Alors, où est l’urgence? Pourquoi ressentons-nous notre vie comme si elle allait s’étirer à l’infini et se poursuivre encore et encore? Pourquoi ressentons-nous autant d’ennui? Tout ce qu’on remet à plus tard sans cesse. Cette peur qui nous freine. On aura le temps demain. C’est impossible d’imaginer qu’il n’y ait plus de lendemain. Notre esprit, par sa logique rigide, nous l’interdit. C’est comme se demander : au bout de l’univers, à la limite de l’espace, à la frontière, qu’est-ce qu’il y a? Est-ce qu’il y a un mur? S’il y a un mur, qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté? On ne peut imaginer un terme. L’esprit est calibré pour l’infini. La finitude est impensable. La mort est impensable. Au fond, si on me faisait ce diagnostic, je pense que je comprendrais à quel point je ne comprend pas ce que veut dire « mourir » – avec une acuité, une intensité qui dépasserait de manière exponentielle ce que je peux en écrire ce soir, alors que je viens de parler de moi, de ce que j’aime, de ce que je voudrais faire disparaître, de ce que je veux, de ce que j’espère ou crains pour moi et l’humanité entière. Je suis horriblement vivant, d’arborer autant de désirs, de craintes, tout cela ne peut juste pas cesser, se terminer, disparaître. Cela doit se prolonger d’une manière ou d’une autre, si ce n’est pas par un corps, par une série de lignes de forces, d’impacts sur le monde. Je crois que je vivrais une révolte contre l’idée de disparaître, contre l’idée de la fin, je tenterais de la penser et n’y arriverais pas. Je voudrais m’assurer que mon passage ait laissé le moins de débris possible, le minimum de dommage, qu’il a augmenté ne serait-ce qu’un peu le niveau de sagesse et d’amour dans ce maudit univers cruel froid de souffrance d’entropie et de chaos.

Quelque chose comme cela.

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Les questions de Lora Zepam (Tague II)

22 mars 2012

Je continue de me prêter au jeu de la tague en souvenir de l’âge d’or des blogues. Je commence en répondant aux questions de Lora Zepam, collaboratrice à Terreur! Terreur!, sylvidre aux cheveux verts, fille-geek meilleure que moi à Super Mario World, cheerleader en chef de Darnziak, amie.

1. Pourquoi?
a) Pourquoi : Pour-quoi, dans quel but, vers quel objectif, dans quelle direction? Quel est le sens de tout cela, vers quel déroulement se dirige l’univers, vers quel développement nos vies s’écoulent-elles? À quoi ça sert? Existe-t-il une téléologie ou tout n’est qu’accident, hasard, contigence, chaos? Où allons-nous? Nulle part? Ailleurs que vers le vide, le néant, la mort thermique de l’univers? Vers une réalisation, un accomplissement, vers la beauté, la vérité, le bien?

b) Pourquoi : Pourquoi faisons-nous cela, quelles en sont les raisons cachées, les motivations inconscientes, les causes dissimulées, secrètes, peut-on remonter à l’origine? Comment sommes-nous arrivés jusqu’ici? D’où venons-nous? Autrement qu’en jaillissant du big bang?

c) Est-ce qu’il y a une signification? Tout cela veut-il dire quelque chose? Une morale à cette histoire bruyante et furieuse?

Pourquoi – cette question se projette à l’infini vers le passé et l’avenir – mais ne peut que se poser qu’au présent.

C’est la plus belle question.

C’est la question de la philosophie.

Je n’ai pas encore de réponse.

Je cherche.

2. Où t’as mis les clés?
Dans l’entrée, dans la bibliothèque, toujours. Quand je sors, toujours dans mes poches. J’ai une phobie terrible d’oublier mes clés, de m’enfermer dehors. Ça m’est arrivé une fois. J’ai attendu ma blonde dans le parc Kent pendant trois heures, espérant à chaque lumière verte que son auto glisse dans la rue Appleton. Maintenant, j’attendrais pour rien. L’autre exemplaire de la clé, elle l’a gardé, je ne voudrais pas l’appeller pour ça. Le propriétaire a échappé sa clé dans la neige, il l’a perdu. Je serais coincé.

Ces jours-ci je passe mon temps à tout oublier et tout perdre – mon exemplaire dédicacé de Atavismes de Raymond Bock, ma tuque, mon parapluie – je suis plus distrait que jamais. Chaque fois je me dis : « ce n’est plus qu’une question de temps avant que je finisse par oublier mes clés. » Embarré hors de chez moi pour toujours. Forever alone in Rosemont.

Il y a une autre possibilité, mais j’aurais honte d’y recourir une deuxième fois. Voir question 9.

3. Quel est ton plus beau souvenir lié à l’école?
En troisième année, on était dans le local d’art plastique et je parlais tout le temps avec mon ami. Je dérangeais tout le monde et la professeure s’est fâchée, elle m’a envoyé en punition tout seul dans notre grande classe déserte. Je me souviens pas que ça m’ait choqué tellement, ou humilié. Pourtant tout le monde m’a vu partir, m’en aller seul. Je me souviens que c’était sombre dans la classe vide et que j’avais de la difficulté à voir ce que je dessinais. Le groupe a commencé a revenir dans la classe une demie heure après – je n’avais pas vu le temps passer. La prof est venue voir comment je m’étais débrouillé. Elle a pris mon dessin, est allée en avant de la classe et l’a montré à tout le monde.

— Regardez! C’est le dessin que Jean-Philippe a fait!
— Wow!
— Hein, c’est lui qui a fait ça?
— C’est beau!
— Félicitez-le!

Tout le monde m’a applaudi.

C’est à ce moment que j’ai compris que j’ai un talent en dessin.

* * *

Si j’avais fait une carrière en illustration ou comme auteur de bande-dessinée, je raconterais cette anecdote comme la naissance de ma vocation.

Il n’est peut-être pas trop tard.

Je ne me souviens pas du tout de ce que j’avais dessiné.

4. Me prêterais-tu 100$?
Si tu cesses de vouloir me prêter 20$ chaque fin de soirée où je me retrouve le porte-feuille vide par ma propre faute (c’est-à-dire à chaque fois), avec pliaisir!

(Pour les autres : Oui, pliaisir, ce n’est pas une coquille. C’est ce qu’on appelle un inside).

5. De quoi a l’air la maison de tes rêves?
Sur le bord du fleuve à perte de vue, sur la Côte-Nord. J’ai vécu dedans entre 1985 et 1989. Nostalgie. La vue, de l’autre côté de la rue, en face :

Je rêve de m’acheter un chalet sur la Côte-Nord. Ce n’est pas tant la maison qui est importante que l’endroit où elle est située. Près du fleuve, ou bien au fond de la forêt.

6. Quel est le premier show que tu as vu? Je veux des détails!
Iron Maiden, Auditorium de Verdun, 9 Février 1996. Avec mes amis Jasmin, Palardy, Mario et son cousin J. que j’avais convertis à Maiden à l’époque du secondaire. Iron Maiden dans une petite place comme ça, comment ça? Ils ne font pas toujours le centre Bell, eux autres? Parce que dans ce temps-là, c’était une période creuse, au milieu des années 90 le métal déclinait en popularité, c’était l’époque du grunge, du pop punk, de d’autres affaires qu’on appellait en gros « l’alternatif », le métal n’était plus cool du tout (en fait, il ne l’a jamais été, sauf pour de mauvaises raisons). Mais surtout, le chanteur Bruce Dickinson avait quitté le groupe, Maiden en arrachait, ils venaient d’embaucher un nouveau chanteur, Blaze Bayley, loin de faire l’unanimité, c’était la tournée de l’album The X Factor, album controversé, lent, sombre, torturé, presque léthargique, à la production douteuse (Allmusic lui donne 2 sur 5, pour vous donner une idée).

Ce n’était pas grave. J’acceptais tout cela avec résignation. J’avais commencé à écouter Maiden en 1993 alors que Dickinson venait de partir – pour moi, son départ était un simple fait. Je me concentrais sur le fait que j’allais voir Steve Harris en personne. Iron Maiden, après tout, c’est lui. Il a écrit toutes mes chansons préférées. Pour moi, Maiden était vivant et j’allais enfin voir le seul groupe que j’avais écouté de tout mon secondaire 5. Des mois à se repasser Powerslave en boucle, à user mes cassettes de Piece of Mind, Somewhere in Time et Seventh Son of a Seventh Son. Complètement anachronique, en retard de 10 ans, obsédé comme seul un geek peut l’être.

On était jeunes. 17-18 ans. Un peu intimidés par les hordes de métalleux hirsutes et saouls, plus vieux que nous, on s’est installés dans le fin fond de la salle, dans les gradins. On était loin, mais on voyait assez bien, rien ne nous cachait. On était énervé. On criait avant que ça commence : « Maiden! Maiden! Maiden! »

Bayley était enragé, aggressif, comme s’il voulait prouver quelque chose, prendre sa place, nous faire oublier Dickinson. Il avait l’air fâché, serrait les poings, comme s’il menaçait la foule. Quand on a l’a revu au show de la tournée de Virtual Eleven, deux ans plus tard, il était devenu bedonnant, il portait une casquette à l’envers pour cacher sa calvitie, il avait l’air absent, ça ne fonctionnait plus – Dickinson a fini par revenir. Mais en 1996, Bayley était en feu, et mes amis et moi on trippait comme des malades. Steve Harris courrait partout, Gers faisait le singe, Murray souriait jusqu’au fond de la salle, on ne voyait pas Nicko McBrain caché derrière son drum, mais il défonçait la place. On capotait! On headbangait, on chantait les refrains ensemble, Palardy « chantait » même les solos si fort qu’il enterrait le groupe dans mes oreilles. Pas grave! J’étais heureux de voir mes amis tripper autant, je me disais que c’était de ma faute, je leur avais passé mes cassettes, j’étais fier.

J’ai hurlé les paroles toute la soirée de toute mes forces. Je les connaissais toutes par cœur – j’avais tout soigneusement étudié. J’ai complètement perdu la voix pour trois jours. Dans le métro je ne pouvais plus dire un mot à mes amis. En embarquant dans le wagon, j’ai entendu « Ouin, tsé, Dickinson, c’est Dickinson… » J’ai fait la sourde oreille. Personne n’allais gâcher ma soirée.

J’ai vu Maiden sept autres fois ensuite, souvent avec les mêmes amis.

* * *

J’ai un bootleg vidéo VHS en ultra mauvaise qualité de ce spectacle, quelque part chez mes parents, je le réécouterais bien, je pourrais faire une contribution à l’humanité et téléverser ça sur youtube.

7. Quel est ton animal préféré? Pourquoi?
Le chat. Je n’ai pas le choix. Je vis chez lui :

Il s’appelle Chi. Il va bouder si j’ose dire autre chose.

8. Mangerais-tu ton animal préféré?
Jamais (hamah). Je ne mange plus d’animaux. Sauf les poissons, parce qu’ils sont laids et méritent de mourir. Ou parce qu’un parasite extraterrestre logé dans mon lobe temporal réclame sa dose hebdomadaire de mercure pour survivre.

Ou parce que je suis faible. Mais j’en mange pas souvent. Pardon.

9. Oserais-tu me raconter un moment gênant?
Oui, mais je suis un peu gêné.

À Côte-des-neiges, notre laveuse et sécheuse étaient dans le sous-sol du bloc. Il fallait passer par le solarium pour y aller, puis descendre un escalier étroit en colimaçon. Un journée, en remontant avec mon panier vide, je réalise que la porte du solarium est verrouillée. Le propriétaire, quand il avait posé les plastiques sur les fenêtres, avait appuyé sur le bouton pour que la porte se barre automatiquement. Je viens de m’embarrer en dehors de chez moi. Je suis prisonnier du solarium. Dans la cuisine, la musique continue de jouer à tue tête – je venais de partir un album de mp3, il y en a pour 10 heures là-dedans. Par la vitre je vois le chat qui miaule, il veut rendre visite à sa litière, qui pue derrière moi dans le solarium. C’est l’hiver, la pièce n’est pas chauffée. Il fait froid. Je suis en pantoufles, mon chandail et mes jeans sont couverts de poils de chats. Je n’ai pas encore pris ma douche, je suis sale, échevelé, pas rasé. Il est 9 heures le matin, ma blonde est au travail, ne reviendra pas avant 17 heures. Je dois partir au travail à 13h.

Je ne peux pas sortir comme cela – je n’ai pas mes clés, pas de porte monnaie, habillé tout croche. Je descend chez le propriétaire qui habite en bas. Il va m’aider. Je cogne. Personne ne répond. Il n’est pas là. J’ouvre timidement la porte du garage, ne sachant que faire d’autre. Je me promène, tourne en rond, réfléchi. Il y a un vieux téléphone à roulette dans le coin de l’établi! Je pourrais appeler ma blonde. Mais elle ne voudra pas rentrer pour ça. Elle ne peut quitter son travail pour une raison aussi stupide. Traverser la ville pour venir ici lui prendrait trop de temps. Je ne sais pas quoi faire, je me sens con.

J’appelle le 411, demande le numéro d’un serrurier. Je me force pour le retenir par cœur, je n’ai pas de crayon pour le noter. J’explique la situation en me sentant profondément stupide. Le monsieur trouve ça comique, au contraire. Ça semble arriver tout le temps. Je lui dit de ne pas oublier de passer par en arrière. J’attends. Longtemps. Il fait trop froid dans le solarium, j’attends en bas, dans le garage chauffé. J’entends la sonnette de l’entrée. Il ne m’a pas écouté! Je pars à courir. Je sors dehors en pantoufles. Il y a de la neige, des plaques de glace. Je suis en petit chandail plein de poils de chat. Je fais le tour du bloc, arrive en avant. Fais signe au monsieur – c’est par ici!

Il me suit, monte dans le solarium, sort ses outils. Rigole un peu. Démonte la serrure. Ouvre la porte. Remonte la serrure.

Me refile une belle facture d’une quarantaine de dollars, encore avec le sourire aux lèvres. Je me sens niaiseux, mais je suis étrangement content. Soulagé. Aucun problème que l’argent ne peut régler.

J’entre chez moi et éteint enfin la maudite musique. Chi se précipite dans le solarium.

Depuis ce jour, j’ai la phobie de m’embarrer dehors.

10. Quel est le sens de la vie?
Voir question 1.

Je disais ne pas avoir de réponse. Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai une sorte de réponse provisoire, rafistolée tout croche, qui me permet de vivre.

Je la résumerais ainsi :

Nous sommes ici pour s’éveiller avant qu’il ne soit trop tard.

11. Si je te rembourse pas les 100$ que tu m’as prêtés, tu fais quoi pour les ravoir?
Rien. Je te les donnes.

* * *

À venir :
– Les questions du Prince Stéphane Ranger (Tague III)