Archive for juillet 2012

Ma sœur

7 juillet 2012


Ma sœur
fait parfois peur aux enfants alors qu’elle est plus douce qu’un chat. Elle vit la nuit reliée en permanence à son Macbook et son Blackberry bourdonnant. Sur facebook passé minuit elle est toujours là pour lire mes angoisses répétitives, pour me rassurer et me remonter le moral. Ma sœur est ma grande sœur. Du mieux que je peux je tente d’être aussi un grand frère pour elle. On s’envoie des messages de soutient pour passer à travers le quotidien trop difficile pour nous. On s’encourage à se lever, dormir, écrire. On s’envoie à répétition ce visage de pixel qui signifie « Go! Vas-y! T’es capable! Lâche pas! »

Ma sœur est ma petite sœur et mon rôle est de lui donner de la force. Nous sommes de la même famille d’êtres qui ne cadrent pas parfaitement avec le monde. Inadéquats selon les standards des autres.  Nous devons incarner le positif pour ne pas être emporté par la noirceur.

Ma sœur en sait plus sur moi que n’importe qui. Je lui ai tout raconté le passé et le présent se raconte au fur et à mesure que je le vis. Elle est toujours là durant les partys sans rien boire ni juger personne. Elle n’est jamais très loin. Sur facebook on se souhaite bon matin à midi, on se souhaite « Bonwi » à 3 heure du matin, depuis huit mois je n’ai jamais passé une journée sans lui parler. À répétition j’éclate de rire devant mon écran devant la quantité effroyables de niaiseries qu’on s’échange. Elle s’inquiète toujours pour moi.

— Ail. Jean-Philippe.
— Quequoi?
— Je pense que tu devrais diminuer ta consommation.
— Hein, quoi? J’ai rien bu! Rien, rien! Y’a même pu de bière dans le frigo!
— Le coke, c’est pas bon pour les dents.
— Ah!

Souvent je saute sur un bixi et débarque chez elle. Longtemps il n’y avait pas de meubles et on s’asseyait sur son lit comme dans nos chambres d’enfants pour parler des heures et jouer au Super Nintendo. Ses cheveux sont verts, sa peau est blanche, elle est toujours vêtue en noir, ses yeux sont noircis de maquillage. Ma sœur est une sylvidre. On est tous les deux super maigres. Maintenant pour entrer chez elle il faut passer par la ruelle et les plafonds sont hauts comme dans un manoir deluxe.

Sur la boîte de carton qui contenait son Nintendo elle avait inscrit « les affaires les plus importantes de toute la vie ». Elle est meilleure que moi à Super Mario World mais je suis meilleur à Megaman. Ma petite sœur est fatiguée et ne dort pas bien, comme moi, mais elle ne se drogue pas au café. Elle se drogue à rien du tout. Elle sera souvent la première à lire ce que j’écris et voir ce que je dessine. Elle me tague et me commente et me like et me cite sans cesse sur facebook.

Ma sœur sort avec des écrivains qui sont aussi des amis chers. Ma sœur parle aux insectes et veut élever des fourmis. Ma sœur comme moi ne peut vivre qu’avec un chat à ses côtés, la petite Po fusionnelle. Je crois que comme moi si elle pouvait se passer de manger, elle le ferait. Quand elle me fait la bise elle mets ses mains sur mes petites épaules et bondit d’une joue à l’autre comme si elle était sur des ressorts.

En elle grouille des peurs primordiales qui remontent la nuit dans des rêves de film d’horreur.  Son vocabulaire depuis longtemps m’a contaminé et fait partie de mon sang. Aon. Ail. Arenier. Bonwi. Crisme. Dardjére. Dessur. Gnéseries. Gueros. HAMAH. Monjol. Ossetie. Picerie. Pliaisir. Querisse. Tute. Pour ma sœur tout ce que je fais, tout ce que je suis est toujours bon et justifié. Grâce à elle je me sens accepté dans le monde et je sens que je ne pourrai plus jamais m’effondrer dans le non-dit. Je pourrai écrire. Je pourrai parler. Je ne serai plus seul.

Je veux qu’elle soit présente à ma fête de 70 ans.

Ma sœur n’est pas ma sœur, mais c’est ma sœur.

Go, Sophy!

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Villeray

6 juillet 2012

Où est le centre de Montréal?

Je l’ignore mais j’en ai toujours été éloigné. J’ai vécu sur la rive-sud durant 13 ans. J’ai vécu à Côte-des-neiges durant 6 ans. J’ai vécu dans la partie extrême-orientale de Rosemont pendant 1 an. Les rues désertes le long du fleuve à Boucherville. Les jeunes familles d’immigrants au parc Kent. Le néant, les salons de coiffure et les tumbleweeds sur Beaubien.

Ces lieux me sont restés étrangers. Même après des années, je n’y appartenais pas. Éloignement. Distance. Dislocation. Loin, très loin de ma Côte-Nord natale et du fleuve à perte de vue. Loin de Montréal rêvé aussi.

Je vivais dans des quartiers sans escaliers de métal en colimaçon. Jamais aucune conversation avec quiconque à l’épicerie. Je n’allais pas au dépanneur. À Montréal je n’étais pas à Montréal, je devais m’y rendre.

Les autobus 81, 82, 83, 84, 160, 165, 18, 139.
Les lignes jaune, verte, orange, bleue.

Passer à travers Infinite Jest en deux mois parce qu’on vit dans l’autobus, dans le métro, debout, assis, sans arrêt dans les transports, en transfert, en transition. Trop longtemps en suspend entre deux lieux, je me sentais plus chez moi dans le bus que dans mon appartement.

Chez moi c’était toujours l’autre bout du monde et personne ne venait me voir. Moins un refuge qu’un lieu d’exil. Une cellule d’isolement pendant que la vie m’échappait. En punition dans ton coin au-delà de la limite des métros et des bixis. J’ai vécu dans la banlieue même en ville, dans le suburbain, dans des lieux morts.

J’ai quitté mon grand appartement vide de l’est de Rosemont, ses pièces écho, son calme écrasant. Je me suis rapproché du centre.

Montréal est le monde et le centre de Montréal est le centre du monde.

Où est le centre de Montréal?

Il est en moi et autour de moi à Villeray maintenant.

* * *

Dans les rues se déplacent mes semblables. Des jeunes dans la vingtaine, la trentaine. J’ai enfin trouvé où ils vivent. Je les ai enfin rejoints. Ils marchent lentement, leur café à la main. Ils s’assoient sur les terrasses et discutent, tranquilles. Ils me reconnaitront, je l’espère. Ils m’accueilleront comme Ulysse longtemps perdu en mer. Je n’ai jamais vécu ici, je ne connais pas encore la prononciation du nom des rues, Gounod, Guizot, mais je veux m’y sentir chez moi. Après une longue errance Villeray sera mon Ithaque.

Les possibilités de vie grouillent dans les rues comme les insectes dans les hauteurs des arbres.

* * *

Mon nouvel appartement est tout de travers. Les planchers s’inclinent vers le nord. La salle de bain est une cabine de navire dans la tempête, elle tangue. Il faut grimper jusqu’à ma chambre. Les murs m’agressent avec leurs couleurs criardes, orange, jaune, bleu. Il y a un arbre peint en noir dans le salon. La peinture est écaillée, les comptoirs sont usés, les fenêtres pourries et les vitres sales, il manque d’espace pour la table de cuisine, pour la télé, le divan. Chaque matin le soleil me brûle les yeux et la cacophonie des oiseaux me tire du sommeil.

Je n’ai jamais autant aimé le lieu où je vis.

Je fonctionne à l’intuition. La beauté n’est pas le neuf, l’intact, la perfection, ce qui correspond aux critères décidés par les autres ou même mes propres critères. La beauté est dans l’oeil du spectateur, on le sait. La beauté c’est l’ambiance, c’est une correspondance entre le monde et moi. Je ne fais que la sentir. Mon appartement est usé, croche, brisé, défoncé par le vent, je le trouve beau. Entre fêlés, on se reconnaît, on s’accorde. Mon appartement me souhaite la bienvenue depuis quelques jours. Il m’apaise et me dit qu’on s’entendra bien.

Je vis dans les hauteurs du troisième étage sur mes balcons qui surplombent les toits, ouverts sur les nuages. J’ouvre la porte du balcon, j’ouvre la porte arrière et un fort courant d’air transperce les lieux, me passe à travers. Je suis dans une tour. Je suis dans le ciel. Sur mon balcon j’admire le ventre des avions qui me survolent en lente procession.

Au début 2012 j’ai décidé d’ouvrir ma vie. Quand tout s’est brisé j’ai eu envie de vivre à l’extérieur, de recommencer à parler, raconter, sortir, boire jusqu’à la fin des partys, revenir tard, mal dormir, marcher toute la journée, écouter beaucoup de musique très forte. Je chante sans arrêt en faisant la vaisselle. Je discute bien trop sur facebook avec ma soeur d’esprit. Je suis fatigué, je bois trop de café, mais je sens que la vie se rapproche, enfin elle semble à ma portée.

J’ai ouvert ma vie et aujourd’hui j’ouvre mon appartement. Ça ne sera pas un cul de sac, un refuge, un lieu de repli, mais un corridor. Open house. Je vous invite. Vous êtes les bienvenus n’importe quand. Entrez par l’avant, sortez par l’arrière. Passez, restez, comme vous voulez. J’ai de la bière dans le frigo. J’ai acheté du vin et du scotch. J’irai chercher ce qui vous fera plaisir. On s’installera au-dessus de Villeray.

Chez moi, c’est chez tout le monde. À Villeray les portes et les fenêtres sont ouvertes et je vivrai toujours dehors.

En retard à la manif de bonhommes – suite et fin

5 juillet 2012



(Cliquez pour une version agrandie.)

Les derniers arrivants de la manif de bonhommes.